{"id":2272,"date":"2013-12-11T03:53:28","date_gmt":"2013-12-11T02:53:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/?p=2272"},"modified":"2021-07-08T04:00:26","modified_gmt":"2021-07-08T02:00:26","slug":"ghosts-of-empire-par-kwasi-kwarteng-lecture-3eme-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/2013\/12\/11\/ghosts-of-empire-par-kwasi-kwarteng-lecture-3eme-partie\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Ghosts of Empire\u00a0\u00bb par Kwasi Kwarteng, lecture 3\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>\u00ab&nbsp;Ghosts of Empire&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Par Kwasi Kwarteng<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>3<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;et derni\u00e8re partie, les 1\u00e8re et 2\u00e8me parties ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es les 13 et 28 novembre 2013<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>&nbsp;Esquisse de comparaison entre les administrations coloniales anglaise et fran\u00e7aise<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Notre esquisse&nbsp; est tir\u00e9e en partie du livre intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Empereurs sans sceptre&nbsp;\u00bb de William Cohen, et en partie de l\u2019exploitation de livres d\u2019histoire coloniale, de r\u00e9cits, de compte rendus d\u2019exp\u00e9riences d\u2019administrateurs eux-m\u00eames, et enfin de notre formation universitaire.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En de\u00e7\u00e0, et en arri\u00e8re-plan, de la sc\u00e8ne coloniale sur laquelle les acteurs anglais et fran\u00e7ais de la politique coloniale mise en \u0153uvre par les deux pays, trois facteurs d\u2019explication capitale doivent \u00eatre cit\u00e9s pour bien comprendre la probl\u00e9matique analys\u00e9e et pr\u00e9sent\u00e9e&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le facteur g\u00e9ographique<\/strong>&nbsp;: rien de comparable entre les colonies anglaises riches et accessibles, assez bien desservies par la mer ou les fleuves, et les colonies fran\u00e7aises. Seule l\u2019Indochine pouvait alors rivaliser avec les autres colonies anglaises d\u2019Asie, et encore dans une tout autre cat\u00e9gorie que l\u2019Empire des Indes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le facteur culturel<\/strong>&nbsp;:&nbsp;<strong>contrairement \u00e0 la l\u00e9gende que tentent de r\u00e9pandre dans l\u2019opinion publique certains cercles de chercheurs, la France n\u2019a jamais eu la fibre coloniale (1), pas plus d\u2019ailleurs que la fibre commerciale, alors que les Anglais dominaient le commerce maritime depuis des si\u00e8cles, et que coulait dans les veines d\u2019une grande partie de leur \u00e9lite le sang des affaires, du business, beaucoup plus que celui de la gloire ou de la r\u00e9volution, comme chez nous.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;M\u00eame dans la p\u00e9riode imp\u00e9rialiste anglaise la plus active, \u00e0 la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, la politique coloniale eut toujours comme premier souci, celui de se m\u00ealer le moins possible de politique locale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les portraits que trace M.Kwasi Kwarteng le montrent parfaitement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce m\u00eame facteur culturel \u00e9claire la fa\u00e7on dont la politique coloniale, pour autant qu\u2019elle exista, fut d\u00e9finie par les deux pays, car en Grande Bretagne, et \u00e0 lire, entre autres le texte de l\u2019auteur, elle se r\u00e9sumait \u00e0 sa plus simple expression, c\u2019est-\u00e0-dire favoriser le business.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans le livre \u00ab&nbsp;Supercherie Coloniale&nbsp;\u00bb,<\/strong>&nbsp;il me semble avoir apport\u00e9 la d\u00e9monstration que la th\u00e8se&nbsp; d\u2019une \u00ab&nbsp;Culture coloniale&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;imp\u00e9riale&nbsp;\u00bb dans laquelle la France aurait \u00ab&nbsp;baign\u00e9&nbsp;\u00bb souffrait d\u2019un manque d\u2019\u00e9valuation s\u00e9rieuse des outils de la fameuse culture et de ses effets.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avec des ambitions diff\u00e9rentes, la politique coloniale fran\u00e7aise se r\u00e9suma souvent \u00e0 sa plus simple expression, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019aveuglement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En France, on se piquait officiellement,&nbsp; d\u2019exporter dans les colonies civilisation et assimilation, mais paradoxalement sans que le gouvernement y mette les moyens n\u00e9cessaires, dans le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat des Fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les gouvernements valsaient, et donc les ministres&nbsp;; le minist\u00e8re des Colonies n\u2019\u00e9tait pas recherch\u00e9,&nbsp; et c\u2019\u00e9tait un mauvais signe. Les acteurs, \u00e0 la base, tentaient de promouvoir une politique coloniale qui n\u2019existait pas, et pourtant ils continuaient \u00e0 croire qu\u2019ils \u00e9taient porteurs de cette fameuse civilisation du progr\u00e8s, d\u2019un id\u00e9al d\u2019assimilation que les r\u00e9alit\u00e9s coloniales rendaient impossible.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Du fait de leur choix strat\u00e9gique, les Anglais n\u2019ont pas eu autant de difficult\u00e9s \u00e0 mettre en place leur syst\u00e8me d\u2019administration coloniale, \u00e9tant donn\u00e9 que leur objectif \u00e9tait moins de diffuser la civilisation occidentale qu\u2019\u00e0 favoriser le business. Il suffisait donc de laisser le plus souvent possible les autorit\u00e9s indig\u00e8nes locales administrer leur territoire, pour autant que l\u2019ordre public soit assur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La chronologie<\/strong>&nbsp;: dans le cas de la France, et en ce qui concerne les acteurs de sa politique coloniale, il est difficile de ne pas distinguer une premi\u00e8re phase de la \u00ab&nbsp;colonisation&nbsp;\u00bb, en gros jusqu\u2019en 1914, phase de t\u00e2tonnements et de mise en place d\u2019une administration, et souvent de&nbsp; paix civile non assur\u00e9e, dans une chronologie coloniale totale qui n\u2019a dur\u00e9 gu\u00e8re plus d\u2019une soixantaine d\u2019ann\u00e9es, la derni\u00e8re p\u00e9riode de 1945 \u00e0 1962, \u00e9tant une sorte de p\u00e9riode de liquidation coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En ce qui concerne la chronologie et son domaine d\u2019application, la seule comparaison qui parait avoir du sens comme nous le verrons dans notre travail de comparaison entre les deux empires anglais et fran\u00e7ais concerne l\u2019Afrique noire.<\/p>\n\n\n\n<p>.<strong>Les acteurs de la colonisation \u00e0 la fran\u00e7aise<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Recrutement compar\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jusqu\u2019en 1914, une administration coloniale fran\u00e7aise m\u00e9diocre, tr\u00e8s m\u00e9diocre&nbsp;;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de cette premi\u00e8re p\u00e9riode, le recrutement des administrateurs coloniaux commen\u00e7a \u00e0 se normaliser lentement, avec la venue d\u2019\u00e9l\u00e9ments form\u00e9s par la nouvelle Ecole Coloniale (cr\u00e9ation 1887), c\u2019est-\u00e0-dire recrut\u00e9s par concours, avec un recrutement exclusif du corps par l\u2019Ecole \u00e0 partir de 1905.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les administrations coloniales des diff\u00e9rents territoires \u00e9taient alors constitu\u00e9es de bric et de broc, d\u2019abord d\u2019officiers de qualit\u00e9 in\u00e9gale, souvent de fils de famille venant s\u2019y refaire une \u00ab&nbsp;sant\u00e9&nbsp;\u00bb, d\u2019aventuriers, et d\u2019une minorit\u00e9 d\u2019administrateurs recrut\u00e9s par concours.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; William Cohen cite plusieurs t\u00e9moignages \u00e0 ce sujet&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;&nbsp;<em>Un colon fran\u00e7ais (A.H.Canu, dans \u00ab&nbsp;La p\u00e9taudi\u00e8re coloniale&nbsp;\u00bb) d\u00e9crivait les colonies en 1894 comme&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;le refugium peccatorum de tous nos rat\u00e9s, le d\u00e9potoir o\u00f9 vient aboutir les excr\u00e9ta de notre organisme politique et social.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En 1909, Lucien Hubert, qui \u00e9tait favorable \u00e0 l\u2019administration coloniale, juge n\u00e9cessaire de r\u00e9futer&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;l\u2019odieuse l\u00e9gende qui repr\u00e9sente le fonctionnaire colonial tenant d\u2019une main une bouteille et de l\u2019autre la cravache&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Aussi r\u00e9cemment qu\u2019en 1929, Georges Hardy, directeur de l\u2019Ecole coloniale, d\u00e9plorait que lorsqu\u2019un jeune homme partait pour les colonies, ses amis se demandaient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quel crime a-t-il pu commettre&nbsp;? De quel cadavre veut-il s\u2019\u00e9loigner&nbsp;?&nbsp;\u00bb M\u00eame durant la d\u00e9cade suivante et en d\u00e9pit des am\u00e9liorations sensibles apport\u00e9es dans le recrutement du corps, l\u2019image n\u00e9gative de la vocation coloniale semblait demeurer. On pouvait lire, en 1931, dans un article de journal (L\u2019Echo de Paris)&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Quitter la m\u00e9tropole, aller s\u2019enfoncer dans la brousse africaine ou indochinoise, signifiait qu\u2019on avait quelque chose \u00e0 se reprocher.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le m\u00eame auteur rapporte le propos d\u2019Hubert Deschamps, ancien gouverneur, qui, en 1931, \u00e9crivait&nbsp;que l\u2019administrateur colonial \u00e9tait toujours consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab&nbsp;<em>un peu le mauvais gar\u00e7on de jadis, le gentilhomme d\u2019aventure<\/em>\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Henri Brunschwig, le grand historien colonial \u00e9crivait dans son livre&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>Noirs et blancs dans l\u2019Afrique noire fran\u00e7aise&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>En 1914 encore, les deux tiers des administrateurs des colonies n\u2019avaient pas, dans leurs \u00e9tudes, d\u00e9pass\u00e9 le niveau du baccalaur\u00e9at. 12 % seulement, entre 1910 et 1914, \u00e9taient pass\u00e9s par l\u2019Ecole coloniale dont le concours n\u2019\u00e9tait pourtant pas difficile&nbsp;&nbsp;\u00bb (page 24)&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La description des membres de ce corps qu\u2019en fait l\u2019auteur \u00e0 l\u2019\u00e9poque consid\u00e9r\u00e9e,&nbsp; ne manque pas de r\u00e9alisme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;\u2026<em>Ils avaient tous un app\u00e9tit de puissance, \u00e9taient tous plus ou moins attentifs \u00e0 leurs int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels et jouissaient tous, contrairement aux autres Blancs ou aux Noirs, d\u2019une certaine s\u00e9curit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Par app\u00e9tit de puissance, nous entendons non seulement le besoin de s\u2019affirmer, d\u2019exercer une autorit\u00e9, d\u2019obtenir une promotion sociale, des honneurs et de la gloire, mais encore le go\u00fbt de l\u2019aventure, du risque, du jeu. Echapper aux cadres \u00e9triqu\u00e9s des bureaux ou des garnisons m\u00e9tropolitaines\u2026 se sentir \u00ab&nbsp;roi de la brousse&nbsp;\u00bb, quelle exaltation dont tant de militaires et de fonctionnaires ont gard\u00e9 la nostalgie&nbsp;\u00bb. (page 25)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour m\u00e9moire, indiquons que les lettres de Gallieni et de Lyautey font effectivement \u00e9tat d\u2019une des motivations des officiers qui partaient aux colonies, celle d\u2019\u00e9chapper aux routines de la m\u00e9tropole.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<strong>Pierre Mille, journaliste et romancier colonial en vogue \u00e0 son \u00e9poque, dans son roman intitul\u00e9&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;L\u2019Illustre Partonneau<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb, brosse le portrait satirique du monde colonial de la premi\u00e8re p\u00e9riode, avec humour et f\u00e9rocit\u00e9. L\u2019administrateur colonial Partonneau incarne plusieurs personnages \u00e0 la fois, en Afrique occidentale, \u00e0 Madagascar, et en Indochine, dans leurs aventures, tribulations, et travers, par le moyen d\u2019anecdotes souvent truculentes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Sa prudence<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je m\u2019amusais parfois \u2013 et il \u00e9tait assez rare que je fisse une erreur \u2013 \u00e0 deviner l\u2019origine ou le corps d\u2019o\u00f9 sont issus les administrateurs coloniaux, par la seule fa\u00e7on dont ils prononcent, devant leur chef supr\u00eame, cette phrase \u00e9l\u00e9mentaire&nbsp;: \u00ab&nbsp; Oui, monsieur le R\u00e9sident G\u00e9n\u00e9ral&nbsp;! Ce brave Lefebvre, \u00e0 qui l\u2019on confiait toujours les postes les plus difficiles ou les plus d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s, qui ne s\u2019en offusquait nullement, qui m\u00eame les sollicitaient, \u00ab&nbsp;parce que, disait-il, on y est plus \u00e0 son aise que pr\u00e8s des l\u00e9gumes, et que les inspecteurs y passent moins de temps&nbsp;\u00bb ne la pouvait sortir des l\u00e8vres sans y ajouter, dans son inexprimable \u00e9motion, un expl\u00e9tif blasph\u00e9matoire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nom de Dieu&nbsp;! Oui&nbsp;! Monsieur le R\u00e9sident G\u00e9n\u00e9ral&nbsp;! Oui, sacr\u00e9 nom de Dieu&nbsp;!&nbsp;\u00bb C\u2019est que Lefebvre a \u00e9t\u00e9 tout petit commis des affaires indig\u00e8nes, et m\u00eame auparavant, simple sergent de la vieille infanterie de marine, puis employ\u00e9 de factorerie\u2026 les anciens officiers de l\u2019arm\u00e9e de terre \u00e9mettaient la formule automatiquement et comme \u00e0 cinq pas de distance\u2026Ceux qui venaient de la marine, avec une courtoisie raffin\u00e9e qui dissimule un d\u00e9dain latent\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour Partonneau, il disait d\u2019un souffle raccourci&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oui, m\u2019sieur le R\u00e9sident G\u00e9n\u00e9ral&nbsp;!&nbsp;\u00bb J\u2019en avais induit que, des bancs du lyc\u00e9e, il \u00e9tait entr\u00e9 tout droit \u00e0 l\u2019Ecole coloniale&nbsp;; il continuait \u00e0 r\u00e9pondre au pion\u2026&nbsp;\u00bb (page 162)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme l\u2019explique William Cohen, cette situation \u00e9tait sans doute in\u00e9vitable&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>Malgr\u00e9 les plaintes des gouverneurs formul\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leurs subordonn\u00e9s, il serait possible de soutenir qu\u2019en fait ces rudes aventuriers \u00e9taient probablement bel et bien le genre d\u2019hommes n\u00e9cessaires pour briser les r\u00e9sistances locales et asseoir l\u2019autorit\u00e9 fran\u00e7aise.<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;(p,59)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A titre personnel, et pour avoir lu de nombreux r\u00e9cits des premi\u00e8res ann\u00e9es de la conqu\u00eate, je serais tent\u00e9 de dire qu\u2019il fallait avoir un petit grain de folie pour aller servir en brousse, compte tenu des conditions de vie de cette \u00e9poque,&nbsp; maladies, morts pr\u00e9matur\u00e9es, isolement\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Entre 1887 et 1912, et sur un effectif de 984 fonctionnaires, 16% sont morts outre-mer, et \u00e0 cette \u00e9poque on calculait qu\u2019un fonctionnaire colonial mourait dix-sept ann\u00e9es plus t\u00f4t qu\u2019un fonctionnaire m\u00e9tropolitain.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au fur et \u00e0 mesure des premi\u00e8res ann\u00e9es de cette premi\u00e8re p\u00e9riode, et comme l\u2019a relev\u00e9 William Cohen&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;L\u2019aventurier disparut et fut remplac\u00e9 par l\u2019administrateur. (p,59<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Origine sociale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La Grande Bretagne proc\u00e9da de fa\u00e7on diff\u00e9rente dans le recrutement de son personnel colonial sup\u00e9rieur, avec des formules de choix qui permettaient de s\u2019assurer le concours de collaborateurs form\u00e9s sur le m\u00eame moule d\u2019\u00e9ducation, partageant le m\u00eame id\u00e9al de soci\u00e9t\u00e9, et g\u00e9n\u00e9ralement convaincus tout \u00e0 la fois de la sup\u00e9riorit\u00e9 de la race anglaise et de son mode de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les administrateurs coloniaux fran\u00e7ais n\u2019avaient pas du tout la m\u00eame origine sociale que les Anglais, issus pour la plupart de la petite aristocratie, d\u2019une gentry constitu\u00e9e de fils de pasteurs ou d\u2019officiers. Ils venaient d\u2019abord des classes moyennes sup\u00e9rieures, et pour un petit nombre d\u2019entre eux des classes populaires.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les modes de recrutement ne se ressemblaient pas, du cas par cas, chez les Anglais avec des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes entre l\u2019Empire des Indes, dont la s\u00e9lection \u00e9tait la plus hupp\u00e9e, et les territoires africains moins exigeants, le concours, quand il existait, dans le cas de l\u2019Inde, n\u2019avait pas du tout le sens qu\u2019on lui donnait en France.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les administrateurs recrut\u00e9s par des concours \u00e0 la fran\u00e7aise venaient g\u00e9n\u00e9ralement de la petit bourgeoisie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Les modes de vie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A lire les nombreux t\u00e9moignages sur le sujet, il existait incontestablement une diff\u00e9rence importante entre les deux cat\u00e9gories d\u2019administrateurs, le mode de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les Anglais avaient emport\u00e9 dans leurs bagages les attributs de leur mode de vie aristocratique, les horaires de travail, la pratique de leurs sports favoris, polo ou cricket, le rite des r\u00e9ceptions mondaines habill\u00e9es comme&nbsp;<em>at home,<\/em>&nbsp;la plupart de ces manifestations avaient lieu dans des&nbsp;<em>clubs<\/em>&nbsp;ferm\u00e9s aux indig\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; Le roman d\u2019Orwell sur une certaine vie coloniale anglaise en Birmanie est tout \u00e0 fait int\u00e9ressant \u00e0 ce sujet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Motivations<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Leurs motivations n\u2019\u00e9taient non plus pas les m\u00eames. Venant d\u2019une France agricole, une France des villages et des bourgs, tourn\u00e9e vers elle-m\u00eame, et habit\u00e9e \u00e0 cette \u00e9poque par un esprit de revanche contre l\u2019Allemagne, ils manifestaient un go\u00fbt certain pour l\u2019aventure, le d\u00e9paysement, tout autant que le service d\u2019une certaine France s\u00fbre de ses propres valeurs de civilisation, avec en t\u00eate la R\u00e9publique, l\u2019\u00e9galit\u00e9, la la\u00efcit\u00e9, l\u2019assimilation, tout id\u00e9aux qu\u2019ils durent rapidement confronter aux dures r\u00e9alit\u00e9s coloniales.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; Dans le m\u00eame livre \u00ab&nbsp;<em>L\u2019illustre Partonneau<\/em>&nbsp;\u00bb, Pierre Mille livre une assez bonne description de ce type de motivations&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>&#8211; Comment, lui dis-je, tu repars&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<em>Non, non, je m\u2019en vais\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vous ne comprenez pas la diff\u00e9rence&nbsp;; cela doit vous para\u00eetre un propos d\u2019imb\u00e9cile. \u00ab&nbsp;Partir&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;s\u2019en aller&nbsp;\u00bb ont toujours pass\u00e9 pour des synonymes. Mais, j\u2019avais tellement l\u2019habitude de son esprit, et de l\u2019entendre dire \u00e0 demi-mot&nbsp;! \u00ab&nbsp;Partir&nbsp;\u00bb, pour lui, comme pour moi, cela signifiait l\u2019aventure devenue naturelle, l\u2019exercice du vieux m\u00e9tier, l\u2019oc\u00e9an travers\u00e9, puis la \u00ab&nbsp;mission&nbsp;\u00bb quelque part , ou bien le poste n\u2019importe o\u00f9, la besogne administrative chez les noirs ou les jaunes, le proconsulat colonial, quoi&nbsp;! avec sa monotonie, ses b\u00e2illements, mais aussi ses rudes plaisirs, que vous ignorerez toujours, vous les gens d\u2019ici, vous les \u00ab&nbsp;\u00e9l\u00e9phants&nbsp;! S\u2019en aller, ce n\u2019est pas la m\u00eame chose, c\u2019est m\u00eame le contraire&nbsp;: c\u2019est abandonner. Partonneau abandonnait, voil\u00e0 ce qu\u2019il voulait dire \u00e0 la fois Paris et les colonies (page 212)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je serais tent\u00e9 de dire que d\u00e8s le d\u00e9part la t\u00e2che \u00e9tait impossible. Il suffit de lire les r\u00e9cits d\u2019un Delafosse aux tout d\u00e9buts d\u2019une C\u00f4te d\u2019Ivoire qui n\u2019avait jamais exist\u00e9, pour mesurer, r\u00e9troactivement en tout cas, l\u2019absurdit\u00e9 des enjeux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et pourtant, un des premiers directeurs de l\u2019Ecole, Disl\u00e8re, membre du Conseil d\u2019Etat, directeur ind\u00e9boulonnable pendant une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, continuait \u00e0 donner une impr\u00e9gnation assimilationniste au contenu de la formation des futurs administrateurs coloniaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>&nbsp;Des politiques coloniales diff\u00e9rentes&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; Je jouerais volontiers \u00e0 la provocation en avan\u00e7ant l\u2019id\u00e9e que les deux puissances coloniales de l\u2019\u00e9poque, n\u2019avaient, ni l\u2019une ni l\u2019autre, de politique coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; En Grande Bretagne, parce que les ministres laissaient leurs gouverneurs ou r\u00e9sidents appr\u00e9cier au cas par cas, et d\u00e9cider, sauf peut-\u00eatre pendant la courte p\u00e9riode du partage de l\u2019Afrique, \u00e0 la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Une politique coloniale existait-elle \u00e0 Paris&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il est permis d\u2019en douter, en tout cas au cours de la premi\u00e8re p\u00e9riode de mise en place des structures de commandement fran\u00e7aises.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; En Indochine, les gouverneurs g\u00e9n\u00e9raux ne savaient pas trop quelle doctrine il fallait appliquer, les uns penchant pour le protectorat, les autres pour l\u2019administration directe, alors qu\u2019une politique de commandement indirect, \u00e0 l\u2019anglaise aurait pu \u00eatre appliqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur ce blog, nous avons consacr\u00e9 une chronique tir\u00e9e des lettres de Lyautey au Tonkin, qui montrait bien les h\u00e9sitations des gouverneurs g\u00e9n\u00e9raux&nbsp;: de Lanessan, qu\u2019admirait Lyautey, \u00e9tait partisan de la solution de protectorat.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; A Madagascar, et apr\u00e8s 1895, une fois la conqu\u00eate effectu\u00e9e, Hanotaux, le ministre des Affaires Etrang\u00e8res lui-m\u00eame n\u2019avait pas l\u2019air de bien savoir le r\u00e9gime colonial qu\u2019il fallait mettre en place dans la grande \u00eele, protectorat ou colonie, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019annexion, et l\u2019option de colonie fut largement le fruit du hasard, de l\u2019ignorance du sujet, ou de l\u2019ind\u00e9cision gouvernementale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il convient toutefois de reconna\u00eetre que le concept de protectorat fut largement galvaud\u00e9 en Afrique, les conqu\u00e9rants anglais ou fran\u00e7ais, pour ne citer qu\u2019eux, faisant la course aupr\u00e8s des chefs indig\u00e8nes pour qu\u2019ils signent des textes de protectorat qu\u2019ils ne comprenaient pas, en raison notamment de la doctrine \u00ab&nbsp;dite&nbsp;\u00bb du Congr\u00e8s de Berlin, celui du partage de l\u2019Afrique, d\u2019apr\u00e8s laquelle ces papiers serviraient de preuve d\u2019appropriation coloniale par l\u2019une ou l\u2019autre des puissances coloniales.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Etienne, qui fut Secr\u00e9taire d\u2019Etat aux colonies, se gaussa un jour de ce type de papiers.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; William Cohen \u00e9claire ce d\u00e9bat.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>Les ministres des colonies \u00e9taient incapables, \u00e0 la fois, d\u2019\u00eatre eux-m\u00eames bien inform\u00e9s, et de d\u00e9terminer une politique. Leur ignorance les emp\u00eachait de formuler une politique intelligente<\/em>.&nbsp;\u00bb (p, 93)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comment ne pas r\u00e9p\u00e9ter une observation d\u00e9j\u00e0 faite plus haut, les ministres des Colonies d\u00e9filaient au rythme des gouvernements de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, de l\u2019ordre de six mois pendant la premi\u00e8re p\u00e9riode&nbsp;? Et de plus, ils avaient rarement&nbsp;une quelconque exp\u00e9rience de l\u2019outre-mer?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comment ne pas noter aussi que le Colonial Office existait d\u00e9j\u00e0 avant 1850, alors que le minist\u00e8re des Colonies ne datait que de 1894&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le fonctionnement concret de l\u2019administration coloniale fran\u00e7aise&nbsp;: un indirect rule d\u00e9guis\u00e9&nbsp;? La n\u00e9cessit\u00e9 des truchements<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; &nbsp; Confront\u00e9e aux r\u00e9alit\u00e9s humaines et \u00e9conomiques de l\u2019outre-mer, l\u2019administration fran\u00e7aise ressemblait \u00e0 la britannique, en s\u2019appuyant sur les autorit\u00e9s traditionnelles, petits ou grands chefs, qu\u2019elle tentait de contr\u00f4ler.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; La France avait mis en place d\u2019\u00e9normes structures coloniales de type bureaucratique, mais une grande partie des territoires coloniaux \u00e9chappait d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, \u00e0 leur emprise.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; M.Kwasi Kwarteng analyse longuement la politique de \u00ab&nbsp;l\u2019indirect rule&nbsp;\u00bb de Lugard, mais les administrateurs fran\u00e7ais \u00e9taient bien oblig\u00e9s de les imiter, avec un indirect rule au petit pied.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; En comparant les grands territoires du Soudan anglais ou du Soudan fran\u00e7ais, le nombre des administrateurs \u00e9tait assez comparable, quelques dizaines, d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver dans ces contr\u00e9es des appuis, des relais de commandement,&nbsp;<strong>avec la place trop souvent ignor\u00e9e du truchement, soit des anciennes autorit\u00e9s traditionnelles, soit des nouveaux \u00ab&nbsp;\u00e9volu\u00e9s&nbsp;\u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; L\u2019administration coloniale anglaise avait fait, d\u00e8s le d\u00e9part un choix strat\u00e9gique qui conditionnait l\u2019efficacit\u00e9 de son syst\u00e8me, celui d\u2019un corps sp\u00e9cialis\u00e9 par grande colonie, et ce fut le cas en Inde et au Soudan par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; Non seulement, les administrateurs recrut\u00e9s y faisaient une grande partie de leur carri\u00e8re, mais \u00e9taient astreints \u00e0 parler les idiomes du pays, ce qui ne fut pas le cas des administrateurs fran\u00e7ais qui changeaient en permanence de colonies, au fur et \u00e0 mesure des cong\u00e9s, et qui ne parlaient la langue de la colonie o\u00f9 ils \u00e9taient affect\u00e9s que de fa\u00e7on tout \u00e0 fait exceptionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;William Cohen notait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;La rotation constante de ces derniers les emp\u00eachait \u00e9galement de demeurer&nbsp; en contact \u00e9troit avec la population. Il en \u00e9tait de m\u00eame pour les gouverneurs, ce qui constituait \u00e9galement un obstacle dans la continuit\u00e9 de l\u2019administration. Il arrivait souvent que ces derniers ne restent pas plus d\u2019une ann\u00e9e dans leurs fonctions. Le Dahomey connut six gouverneurs successifs entre 1928 et 1933, la C\u00f4te d\u2019Ivoire en eut cinq entre 1924 et 1933 et la Guin\u00e9e quatre. L\u2019instabilit\u00e9 de l\u2019administration \u00e9tait proverbiale&nbsp;: un ancien administrateur a not\u00e9 que dans un cercle du Tchad, il y eut trente-trois commandants diff\u00e9rents de 1910 \u00e0 1952&nbsp;; sept seulement rest\u00e8rent en fonction deux ans ou davantage, et certains de quatre \u00e0 six mois\u2026 Les postes faisaient l\u2019objet de si fr\u00e9quents changements que Cosnier d\u00e9clara que cette instabilit\u00e9 (L\u2019Ouest Africain fran\u00e7ais) \u00e9tait \u00ab&nbsp;le caract\u00e8re&nbsp;\u00bb le plus \u00e9vident de notre administration coloniale.&nbsp;\u00bb (p,179)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Une administration coloniale fran\u00e7aise par \u00ab&nbsp;truchement&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il est donc \u00e9vident que le syst\u00e8me dit d\u2019administration&nbsp; directe \u00e9tait tr\u00e8s largement une fiction, et que son fonctionnement concret reposait sur les collaborateurs permanents de l\u2019administration coloniale, les chefs naturels ou nomm\u00e9s, les commis lorsqu\u2019ils existaient, et avant tout les interpr\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; La sup\u00e9riorit\u00e9 du syst\u00e8me colonial anglais paraissait donc manifeste, car les administrateurs fran\u00e7ais, pour bien \u00ab&nbsp;commander&nbsp;\u00bb, \u00e9taient en effet le plus souvent entre les mains de leurs interpr\u00e8tes, et le livre d\u2019Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2, \u00ab&nbsp;Wrangrin&nbsp;\u00bb d\u00e9crit bien le fonctionnement concret de l\u2019administration&nbsp; coloniale fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sauf que le plus souvent, les administrateurs coloniaux anglais, baptis\u00e9s le plus souvent du nom de r\u00e9sidents, \u00e9taient eux aussi et d\u2019une autre fa\u00e7on,&nbsp; entre les mains de maharadjas, sultans, ou de rois locaux&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et pourquoi ne pas ajouter que la pratique des mariages de convenance de nombre d\u2019administrateurs, jusqu\u2019\u00e0 ce que les conditions sanitaires furent suffisantes, repr\u00e9senta une solution d\u2019interm\u00e9diation souvent efficace avec la soci\u00e9t\u00e9 indig\u00e8ne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; La volont\u00e9 fran\u00e7aise de plaquer dans ces pays les structures administratives de m\u00e9tropole trouv\u00e8rent rapidement leurs limites, faute de ressources, et William Cohen le note tr\u00e8s justement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>L\u2019\u00e9tablissement d\u2019une administration centralis\u00e9e se r\u00e9v\u00e9la ainsi impossible, m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque colonie<\/em>&nbsp;\u00bb (p,98)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Faute au surplus du contr\u00f4le quasiment impossible des commandants de cercle sur le terrain, en pleine brousse, et ce ne sont pas les quelques tourn\u00e9es p\u00e9riodiques de brillants inspecteurs des colonies qui pouvaient avoir une quelconque efficacit\u00e9 sur le fonctionnement concret de l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les r\u00e9cits de vie coloniale de nombreux anciens administrateurs coloniaux \u00e9voquent souvent tel ou tel \u00e9pisode d\u2019inspection. Je pense notamment \u00e0 celui de Pierre Hugot qui, dans \u00ab&nbsp;<em>Sule\u00efman, Chroniques Sah\u00e9liennes<\/em>&nbsp;\u00bb, en relate quelques-uns tout \u00e0 fait fac\u00e9tieux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le lecteur doit en effet tenter de se projeter r\u00e9troactivement dans l\u2019univers colonial, g\u00e9ographique et ethnographique multiforme de cette \u00e9poque, mettre en sc\u00e8ne ces administrateurs, souvent coup\u00e9s de tout pendant de longs mois, isol\u00e9s en pleine brousse, pour r\u00e9aliser qu\u2019en d\u00e9finitive, leur pouvoir \u00e9tait plut\u00f4t ou th\u00e9orique, ou abusif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je serais tent\u00e9 de dire que les deux administrations coloniales n\u2019ont fait que projeter leur ambitions, leurs mythes, leurs contradictions dans l\u2019outre-mer qu\u2019ils ont conquis, car le recrutement de leur personnel, leurs carri\u00e8res, la politique qu\u2019ils ont tent\u00e9 d\u2019y mettre en \u0153uvre, pour autant qu\u2019il y ait eu politique, aussi bien dans le cas britannique que dans le cas fran\u00e7ais, constituaient une sorte d\u2019incarnation souvent tr\u00e8s imparfaite, surtout dans le cas fran\u00e7ais, de leur mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La Grande Bretagne n\u2019avait pas l\u2019ambition de r\u00e9volutionner les soci\u00e9t\u00e9s locales o\u00f9 elle faisait r\u00e9gner un ordre public favorable \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de son commerce, et jouait le jeu des pouvoirs d\u00e9j\u00e0 en place.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La France avait une autre ambition, th\u00e9orique et abstraite, tout \u00e0 fait \u00e0 la fran\u00e7aise, celle de promouvoir son mod\u00e8le d\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9publicaine et d\u2019assimilation, un mod\u00e8le que les administrateurs coloniaux avaient bien de la peine \u00e0 mettre en \u0153uvre, tant la t\u00e2che \u00e9tait impossible, d\u2019autant plus que le gouvernement de la m\u00e9tropole, d\u00e8s le d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, avait d\u00e9cid\u00e9 de laisser les colonies financer leur propre fonctionnement et d\u00e9veloppement.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Concr\u00e8tement, cela voulait dire que l\u2019administration coloniale se d\u00e9brouillait, d\u2019autant plus difficilement&nbsp; qu\u2019elle gouvernait des colonies beaucoup moins riches que les anglaises.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cela voulait dire aussi que, compte tenu du petit nombre d\u2019administrateurs dans des territoires immenses, par exemple de l\u2019ordre d\u2019une centaine de commandants de cercle dans l\u2019ancienne AOF, de la mobilit\u00e9 d\u00e9crite plus haut, l\u2019administration coloniale \u00e9tait largement entre les mains des petits ou grands chef locaux, en concurrence avec les interpr\u00e8tes du syst\u00e8me colonial.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il serait presque possible d\u2019en tirer la conclusion qu\u2019au fond, et dans leur fonctionnement concret, les deux administrations se ressemblaient beaucoup, sauf \u00e0 relever que l\u2019administration&nbsp; coloniale fran\u00e7aise&nbsp; projetait na\u00efvement et hypocritement un mod\u00e8le politique et social qui n\u2019\u00e9tait pas viable, et qui pr\u00e9cipita tr\u00e8s normalement le processus de d\u00e9colonisation.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les nouvelles \u00e9lites locales avaient faim d\u2019\u00e9galit\u00e9, mais la m\u00e9tropole \u00e9tait bien incapable, faute de moyens, de l\u2019\u00e9tablir. On sortait enfin de l\u2019hypocrisie coloniale fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; A voir les d\u00e9bats ouverts et entretenus par des cercles de chercheurs, et \u00e0 constater les \u00e9chos postcoloniaux qui ont succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la d\u00e9colonisation, il parait \u00e9vident que la politique coloniale anglaise, en ne faisant pas miroiter une situation politique et sociale d\u2019\u00e9galit\u00e9, a \u00e9chapp\u00e9 aux proc\u00e8s permanents que l\u2019on fait de nos jours \u00e0 la France<strong>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jean Pierre Renaud,<\/strong> <strong>avec quelques \u00e9clairages de mon vieil et fid\u00e8le ami de promotion Michel Auch\u00e8re<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Ghosts of Empire&nbsp;\u00bb Par Kwasi Kwarteng 3\u00e8me&nbsp;et derni\u00e8re partie, les 1\u00e8re et 2\u00e8me parties ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es les 13 et 28 novembre 2013 &nbsp;Esquisse de comparaison entre les administrations coloniales anglaise et fran\u00e7aise &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Notre esquisse&nbsp; est tir\u00e9e en partie du livre intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Empereurs sans sceptre&nbsp;\u00bb de William Cohen, et en partie de l\u2019exploitation de &hellip; <a href=\"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/2013\/12\/11\/ghosts-of-empire-par-kwasi-kwarteng-lecture-3eme-partie\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;\u00ab\u00a0Ghosts of Empire\u00a0\u00bb par Kwasi Kwarteng, lecture 3\u00e8me partie&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[2079,273,287,270,2379,845,2093,2357,2382,2381,285,2380],"class_list":["post-2272","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire","tag-brunschwig","tag-colonies","tag-culture","tag-france","tag-ghosts-of-empire","tag-grande-bretagne","tag-hampate-ba","tag-kwasi-kwarteng","tag-pierre-hugot","tag-pierre-mille","tag-supercherie-coloniale","tag-william-cohen"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2272","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2272"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2272\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2273,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2272\/revisions\/2273"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2272"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2272"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2272"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}