{"id":2510,"date":"2017-01-30T13:57:02","date_gmt":"2017-01-30T12:57:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/?p=2510"},"modified":"2021-07-10T14:00:06","modified_gmt":"2021-07-10T12:00:06","slug":"indigenes-de-france-et-indigenes-des-colonies-en-dedans-et-en-dehors-de-la-france-etait-ce-bien-different-eugen-weber-suite-et-fin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/2017\/01\/30\/indigenes-de-france-et-indigenes-des-colonies-en-dedans-et-en-dehors-de-la-france-etait-ce-bien-different-eugen-weber-suite-et-fin\/","title":{"rendered":"Indig\u00e8nes de France et Indig\u00e8nes des colonies: en dedans et en dehors de la France, \u00e9tait-ce bien diff\u00e9rent? Eugen Weber &#8211; Suite et fin"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Indig\u00e8nes de France et Indig\u00e8nes des colonies fran\u00e7aises : en dedans et en dehors de la France, \u00e9tait-ce bien diff\u00e9rent ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Les biais de l\u2019histoire postcoloniale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Source : \u00ab La fin des terroirs 1870-1914 \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Eugen Weber<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Synth\u00e8se rapide et \u00e9vocation du chapitre XXIX<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>\u00ab Cultures et civilisation \u00bb (<\/strong><strong>pages 575 \u00e0 587)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>&amp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\"><strong>Suite et fin de la lecture critique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les lignes qui suivent m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre lues avec la plus grande attention par tous ceux qui ont tendance \u00e0 interpr\u00e9ter notre histoire nationale et coloniale avec des lunettes id\u00e9ologiques, des lunettes&nbsp; fausses ou mal ajust\u00e9es, aux fins suppos\u00e9es d\u2019appr\u00e9cier le contenu et les effets des discours officiels sur la civilisation \u00e0 apporter aux peuples d\u2019outre-mer :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Abordons ce probl\u00e8me de l\u2019acculturation : la civilisation des Fran\u00e7ais par la France urbaine, la d\u00e9sint\u00e9gration des cultures locales par le modernisme et leur absorption par la civilisation dominante de Paris et des \u00e9coles. Livr\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames jusqu\u2019\u00e0 leur accession \u00e0 la qualit\u00e9 de citoyen, les masses rurales non assimil\u00e9es furent int\u00e9gr\u00e9es au sein de la culture dominante de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9es dans une entit\u00e9 administrative. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 correspond \u00e0 une sorte de colonisation, et on le comprendra d\u2019autant mieux si on garde cette id\u00e9e pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019esprit.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab La conqu\u00eate est une \u00e9tape n\u00e9cessaire sur la voie du nationalisme \u00bb \u00e9crivait Georges Val\u00e9rie en 1901. Une nation ne peut pas, ou ne devrait pas, conqu\u00e9rir des \u00ab peuples majeurs \u00bb mais amener une plus grande coh\u00e9sion des groupes sans identit\u00e9 culturelle \u00e9vidente, les gagner \u00e0 soi ; enrichir, \u00e9clairer l\u2019esprit&nbsp; tribal priv\u00e9 d\u2019instruction, voil\u00e0 ce \u00e0 quoi la mission civilisatrice ne peut renoncer. On trouve nombre des th\u00e8mes de l\u2019int\u00e9gration nationale dans cette br\u00e8ve affirmation : les peuples conquis ne sont pas des peuples, ils n\u2019ont pas de culture propre ; ils peuvent seulement b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019enrichissement et de l\u2019instruction que le civilisateur leur apporte. Nous pouvons maintenant nous demander si cette image coloniale vaut pour la France.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La r\u00e9ponse la plus simple provient des sources fran\u00e7aises. Au XX\u00e8me si\u00e8cle, en Franche Comt\u00e9, on se souvenait encore que, &nbsp;pendant de nombreuses ann\u00e9es, les gens se firent enterrer face contre terre en signe de protestation contre l\u2019annexion de la province par la France\u2026 dans le Sud-Ouest, \u00e9crivait M.F.Pariset en 1867, l\u2019union avec la France \u00ab a \u00e9t\u00e9 subie et non accept\u00e9e avec sympathie. La fusion s\u2019est faite lentement et \u00e0 contrec\u0153ur \u00bb. Quarante ans plus tard, lorsque Ernest Ferroul, le maire socialiste de Narbonne, accusait les barons du Nord d\u2019envahir le Midi comme au bon vieux temps des Albigeois, le Figaro avertissait ses lecteurs : \u00ab ne nous y trompons pas, c\u2019est une r\u00e9gion qu\u2019il faut reconqu\u00e9rir, comme au temps de Simon de Montfort \u00bb. (p,577)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et pour les lecteurs ou chercheurs les plus incr\u00e9dules, lisez les lignes qui suivent :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Durant tout le si\u00e8cle, les colonies d\u2019outre- mer servirent de mod\u00e8les de comparaison pour certaines r\u00e9gions de France. En 1848, Alphonse Blanqui comparait les habitants des Alpes fran\u00e7aises \u00e0 ceux de Kabylie ou des \u00celes Marquises, comparaison qui fut reprise plusieurs fois dans des rapports officiels et des textes en 1853, 1857, 1865. Les populations et les coutumes de la France rurale, ses superstitions et ses singularit\u00e9s furent \u00e9tudi\u00e9es et d\u00e9crites bien trop souvent avec condescendance peu compr\u00e9hensive. Les fa\u00e7ons de vivre des ruraux semblaient superficielles et d\u00e9nu\u00e9es de sens, leurs fa\u00e7ons de penser \u00e9taient ignor\u00e9es. Les communaut\u00e9s indig\u00e8nes furent d\u00e9pouill\u00e9es de leurs droits (code forestier, pacage, pr\u00e9s communaux, droits de chasse et de p\u00eache) au nom du progr\u00e8s, de la libert\u00e9, de la productivit\u00e9 et d\u2019un bien commun qui ne signifiait rien pour ceux au nom desquels ils \u00e9taient proclam\u00e9s. Parce que les repr\u00e9sentants de l\u2019ordre ignoraient et m\u00e9prisaient la logique des soci\u00e9t\u00e9s qu\u2019ils administraient, \u00ab parce que cette ignorance et ce m\u00e9pris \u00e9taient les conditions-m\u00eames de leur action, les hommes responsables de cette politique ne pouvaient en mesurer les cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses \u00bb. Ces mots de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, \u00e9crivant sur l\u2019administration coloniale, s\u2019appliquent assez bien&nbsp; \u00e0 la France rurale du XIX\u00e8me si\u00e8<\/em><\/strong><strong>cle. \u00bb (p,578)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>En 1910 ou 1911, Jean Ricard pouvait d\u00e9crire les installations des collecteurs de r\u00e9sine \u00e9tablies par les fabricants de t\u00e9r\u00e9benthine au nord d\u2019Arcachon comme ressemblant \u00e0 quelque terre africaine, un rassemblement de huttes group\u00e9es \u00e0 l\u2019ombre du drapeau de la R\u00e9publique \u00bb Et pourtant, \u00ab nous sommes en France \u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Etre en France signifiait \u00eatre gouvern\u00e9 par des administrateurs fran\u00e7ais. En Savoie, o\u00f9 les frictions entre les membres de l\u2019administration fran\u00e7aise et les autochtones \u00e9taient assez fortes, on disait des administrateurs fran\u00e7ais qu\u2019ils \u00ab arrivaient ici comme pour une tourn\u00e9e d\u2019inspection des colonies \u00bb.. En 1864, dans la&nbsp;<\/em><\/strong><strong>Revue des deux mondes<em>, un \u00e9crivain comparait la Savoie \u00e0 l\u2019Irlande. Dans les autres r\u00e9gions, on faisait des comparaisons encore plus explicites. \u00ab Ils envoient des colons vers des terres lointaines pour cultiver le d\u00e9sert, regrettait un Breton, et le d\u00e9sert est ici ! \u00ab Ils construisent des chemins de fer en Afrique, \u00e9crivait&nbsp;<\/em>la Revue du Limousin<em>&nbsp;en 1862 : \u00ab si au moins ils nous traitaient comme des Arabes ! \u00ab Une revue agricole reprit le cri : \u00ab il y a au c\u0153ur de la France une r\u00e9gion&nbsp; \u00e0 coloniser qui demande seulement qu\u2019on lui accorde les m\u00eames conditions&nbsp; d\u2019exploitation qu\u2019aux colonies. \u00bb (p,579)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Des allusions aussi explicites furent faites lors de la mise en valeur de ma Sologne : \u00ab Il est vraiment question de colonisation ici \u00ab \u00e9crivait Ardouin-Dumazet en 1890.Les promoteurs \u00e9taient aussi enthousiastes au travail en Sologne qu\u2019ils l\u2019\u00e9taient en Alg\u00e9rie. Et un peu plus tard, \u00e0 Salbris (Loir et Cher) : \u00ab Il y a un parall\u00e8le int\u00e9ressant entre la colonisation actuelle de la Tunisie et le travail de d\u00e9veloppement qui se poursuit en Sologne. En Tunisie, comme en Sologne, les capitalistes ont jou\u00e9 un r\u00f4le important. \u00ab Cependant \u00ab tout bien consid\u00e9r\u00e9\u2026 la colonisation de la Sologne est la plus merveilleuse. \u00bb (p,380)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Les plus grandes possibilit\u00e9s coloniales, naturellement \u00e9taient offertes par la Bretagne. Apr\u00e8s l\u2019union forc\u00e9e avec la France, les villes bretonnes furent envahies par des Fran\u00e7ais qui \u00e9cras\u00e8rent ou m\u00eame remplac\u00e8rent les commer\u00e7ants locaux, francis\u00e8rent les gens qu\u2019ils employaient ou touchaient d\u2019une autre fa\u00e7on. Les ports du roi comme Lorient et Brest, \u00e9taient des villes de garnison en territoire \u00e9tranger et le terme de colonie \u00e9tait fr\u00e9quemment employ\u00e9 pour les d\u00e9crire.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 vu, les choses ne commenc\u00e8rent \u00e0 changer un peu en Bretagne que dans les ann\u00e9es 1880\u2026 (p,380)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u2026.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0<u>Essayons maintenant une autre piste et voyons comment\u00a0<\/u><\/em><\/strong><strong><u>Les Damn\u00e9s de la terre<em>\u00a0de Franz Fanon, une des plus virulentes d\u00e9nonciations du colonialisme, s\u2019applique aux conditions que nous avons d\u00e9crites. Les passages suivants (certains sont des montages et non des citations ininterrompues) sont particuli\u00e8rement caract\u00e9ristiques<\/em><\/u><\/strong><strong><em>\u00a0:<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab r\u00e9gions sous-d\u00e9velopp\u00e9es, absence d\u2019infrastructure, un monde sans m\u00e9decins, sans ing\u00e9nieurs, sans administrateurs.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp; \u00ab L\u2019ali\u00e9nation culturelle, comme le colonialisme, essaie d\u2019obliger les indig\u00e8nes \u00e0 abandonner leurs fa\u00e7ons ignorantes (pour faire croire que) c\u2019est le colonialisme qui vient \u00e9clairer leur obscurit\u00e9.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab La domination coloniale disloque de fa\u00e7on spectaculaire l\u2019existence culturelle des peuples soumis (mort de la soci\u00e9t\u00e9 autochtone, l\u00e9thargie culturelle).<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les nouveaux rapports juridiques (sont) introduits par la puissance occupante. L\u2019intellectuel se jette fr\u00e9n\u00e9tiquement dans l\u2019acquisition forc\u00e9e de la culture de l\u2019occupant.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Les coutumes des colonis\u00e9s, ses traditions, ses mythes, surtout ses mythes, sont la marque m\u00eame de cette indigence, de cette d\u00e9pravation constitutionnelles.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Le colonialisme s\u2019oriente vers le pass\u00e9 du peuple opprim\u00e9, le distord, le d\u00e9figure, l\u2019an\u00e9antit, d\u00e9valorise l\u2019histoire d\u2019avant les colonisateurs : \u00ab Cette terre, c\u2019est nous qui l\u2019avons faite \u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les formes brutales de pr\u00e9sence de l\u2019occupant peuvent parfaitement dispara\u00eetre, (elles sont troqu\u00e9es contre) un esclavage moins \u00e9vident mais plus efficace.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab La bourgeoisie locale, qui a adopt\u00e9 de bon c\u0153ur les fa\u00e7ons de penser caract\u00e9ristiques du pays occupant, devient le porte-parole de la culture coloniale comme les intellectuels qui l\u2019avalent goul\u00fbment \u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; La violence, si frappante dans les pages de Fanon \u00e9tait rare dans la France du XIX\u00e8me si\u00e8cle, peut-\u00eatre parce que les r\u00e9voltes capables de menacer s\u00e9rieusement l\u2019Etat \u00e9taient un fait du pass\u00e9. Etant donn\u00e9 l\u2019\u00e9poque et la couleur des peaux, l\u2019assimilation faisait son chemin. Cependant, le portrait que fait Fanon de l\u2019exp\u00e9rience coloniale est une description assez juste de ce qui se passait dans les Landes et en Corr\u00e8ze. En France, comme en Alg\u00e9rie, la destruction de la culture locale ou r\u00e9gionale \u00e9tait syst\u00e9matiquement poursuivie. Tant qu\u2019elle persista, elle fut handicap\u00e9e par l\u2019inertie et l\u2019isolement. \u00ab Il y a crispation sur un noyau de plus en plus \u00e9tique, de plus en plus inerte, de plus en plus vide. \u00bb Apr\u00e8s un laps de temps, dit Fanon, la cr\u00e9ativit\u00e9 locale reflua et ce qui resta fut \u00ab rigidifi\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame, s\u00e9diment\u00e9, min\u00e9ralis\u00e9. \u00bb La r\u00e9alit\u00e9 locale et la culture locale disparut ensemble. Ainsi fit le XIX\u00b0 si\u00e8cle en France. \u00bb (p,582) (Fanon, note 23,page 656, pp.72, 158,177 (et 69), 33, 158 (et 40), 106, 116 (et 164),p,656)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et pourtant\u2026 Pris comme r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales, les propos de Fanon me semblent sous-estimer le choix et l\u2019autonomie des colonis\u00e9s. Ni Bourdieu et Sayad, ni Fanon, ni mes propres observations ne sugg\u00e8rent que les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles \u00e9taient inertes au commencement. Il semble que par la suite, elles se sont effac\u00e9es devant la force, qu\u2019elles furent vaincues par des puissances sup\u00e9rieures et \u00ab colonis\u00e9es \u00bb contre leur volont\u00e9. Est-ce que ceci s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9 ? Pas en France en tout cas. \u00bb (p,582)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Ceci devrait peut-\u00eatre nous faire voir d\u2019un autre \u0153il le \u00ab colonialisme \u00bb dans les pays sous- d\u00e9velopp\u00e9s, qui renvoie aussi \u00e0 des in\u00e9galit\u00e9s r\u00e9gionales dans le d\u00e9veloppement ; et sans doute cela permet-il de qualifier les sens de la colonisation comme un&nbsp; processus interne\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il est possible aussi que les vues maintenant d\u00e9mod\u00e9es de la fin de si\u00e8cle sur le \u00ab progr\u00e8s \u00bb m\u00e9rite un autre regard. Ou alors devons- nous dire que la colonisation des r\u00e9gions sous-d\u00e9velopp\u00e9es serait acceptable \u00e0 l\u2019\u00e9chelle interne mais inacceptable au-del\u00e0 de la patrie du colonisateur ? Qu\u2019est-ce qu\u2019une patrie ? Quelque chose \u00e0 qui le temps, le hasard et les circonstances opportunes ont permis d\u2019\u00eatre mise en forme et d\u2019\u00eatre accept\u00e9e comme entit\u00e9 politique : Chine, Inde, Mexique ; Etats-Unis, Union sovi\u00e9tique, Royaume Uni, par exemple.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Retournons maintenant \u00e0 la France. Les conqu\u00eates et les colonisations l\u2019ont cr\u00e9\u00e9e, comme elles l\u2019ont fait pour d\u2019autres royaumes, et cette formation, pour l\u2019essentiel, s\u2019est achev\u00e9e au XIX\u00e8me si\u00e8cle. Y a-t-il eu une p\u00e9riode critique ? J\u2019ai soutenu que celle-ci s\u2019est situ\u00e9e surtout vers la fin du si\u00e8cle. On a avanc\u00e9 d\u2019autres r\u00e9ponses, portant sur d\u2019autres p\u00e9riodes. Le point de vue plus ou moins accept\u00e9 de la R\u00e9volution fran\u00e7aise comme ligne de partage ne peut \u00eatre n\u00e9glig\u00e9. Laurence Wylie et d\u2019autres sociologues se sont attard\u00e9s sur les ann\u00e9es 1950, o\u00f9 les tracteurs, les voitures et les t\u00e9l\u00e9viseurs h\u00e2t\u00e8rent l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation des villages qui \u00e9voluaient lentement jusqu\u2019alors. On peut plaider un dossier semblable pour le XIX\u00e8me si\u00e8cle, autour de 1848 et de l\u2019arriv\u00e9e du chemin de fer. Tout argument de ce type, y compris le mien, est plausible ; aucun ne l\u2019emporte vraiment. \u00bb (583,584)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019analyse approfondie du processus de francisation \u00e0 laquelle a proc\u00e9d\u00e9 l\u2019auteur plaide, \u00e0 mes yeux, en faveur de l\u2019appr\u00e9ciation chronologique et historique qu\u2019il propose :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>Je pense avoir clairement montr\u00e9 ce processus. Entre 1880 et 1910, des changements fondamentaux&nbsp; se sont produits au moins dans trois domaines. Les routes et les chemins de fer ont permis \u00e0 des r\u00e9gions jusque-l\u00e0 \u00e9loign\u00e9es et inaccessibles d\u2019entrer en contact avec les march\u00e9s et les modes de vie du monde moderne. L\u2019\u00e9cole a enseign\u00e9 \u00e0 des millions d\u2019individus, jusqu\u2019alors indiff\u00e9rents, le langage de la culture dominante et de ses valeurs, parmi lesquelles il faut compter le patriotisme. Le service militaire, quant \u00e0 lui, a implant\u00e9 cet enseignement dans les foyers\u2026 Les r\u00e9gions de France \u00e9taient beaucoup plus semblables entre elles en 1910 qu\u2019elles ne l\u2019avaient \u00e9t\u00e9 avant Jules Ferry, Charles de Freycinet et Jules Rieffel. \u00bb (p, 584,585)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Mais quelque chose de plus important s\u2019est produit, quelque chose &nbsp;qui ne s\u2019est produit, ni en en 1789, ni en 1848, ni en 1950, un changement qui repr\u00e9sente r\u00e9trospectivement le grand \u00e9v\u00e9nement culturel de l\u2019\u00e9poque ; la fin d\u2019une profonde division de l\u2019esprit. \u00ab (p,586)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab Dans le meilleur des cas, les gens acceptaient le changement avec h\u00e9sitation et constataient ses effets avec une grande ambivalence. Mais une fois qu\u2019ils avaient bu \u00e0 la fontaine du \u00ab progr\u00e8s \u00bb, il n\u2019y avait plus de retour en arri\u00e8re possible. Le mod\u00e8le du XIX\u00e8me si\u00e8cle continuait certes \u00e0 \u00eatre, comme dit Jacob Burckhardt, le \u00ab rationalisme pour la minorit\u00e9 et la magie pour la majorit\u00e9 \u00bb. Et pourtant, \u00e0 la fin du si\u00e8cle, la nature de la magie avait chang\u00e9. Les gens allaient toujours chercher leurs normes et valeurs culturelles chez les autres ; mais la culture populaire et la culture des \u00e9lites \u00e9taient de nouveau r\u00e9unies. \u00bb (p,587)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une suggestion de th\u00e8se ou de m\u00e9moire pour les \u00e9tudiants : \u00ab L\u2019audience de l\u2019anticolonialisme de Franz Fanon dans la presse de l\u2019\u00e9poque, avant, pendant, apr\u00e8s les ind\u00e9pendances \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En ce qui me concerne, je serais tent\u00e9 de penser, mais sous r\u00e9serve de ce type de recherche historique que la th\u00e8se Fanon a eu beaucoup plus de succ\u00e8s apr\u00e8s les ind\u00e9pendances, qu\u2019avant, ou m\u00eame pendant la p\u00e9riode de d\u00e9colonisation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jean Pierre Renaud &#8211; Tous droits r\u00e9serv\u00e9s<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Indig\u00e8nes de France et Indig\u00e8nes des colonies fran\u00e7aises : en dedans et en dehors de la France, \u00e9tait-ce bien diff\u00e9rent ? Les biais de l\u2019histoire postcoloniale Source : \u00ab La fin des terroirs 1870-1914 \u00bb Eugen Weber Synth\u00e8se rapide et \u00e9vocation du chapitre XXIX \u00ab Cultures et civilisation \u00bb (pages 575 \u00e0 587) &amp; Suite &hellip; <a href=\"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/2017\/01\/30\/indigenes-de-france-et-indigenes-des-colonies-en-dedans-et-en-dehors-de-la-france-etait-ce-bien-different-eugen-weber-suite-et-fin\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Indig\u00e8nes de France et Indig\u00e8nes des colonies: en dedans et en dehors de la France, \u00e9tait-ce bien diff\u00e9rent? Eugen Weber &#8211; Suite et fin&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[273,551,270,2113,421,1031,629],"class_list":["post-2510","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-culture","tag-colonies","tag-eugen-weber","tag-france","tag-franz-fanon","tag-histoire","tag-outre-mer","tag-post-colonial"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2510","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2510"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2510\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2511,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2510\/revisions\/2511"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2510"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2510"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.eh-tique-media-tique.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2510"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}