Les Empires coloniaux anglais et français face aux cultures locales de pouvoir local – III – Lyautey et l’Empereur d’Annam Than Taï

Les Empires coloniaux anglais et français face aux cultures de pouvoir local

1850-1900 : au Soudan, avec Samory, Almamy, en Annam, avec Than-Taï, Empereur d’Annam, à Madagascar, avec la Reine Ranavalona III

III

1896 : Lyautey et l’Empereur d’Annam Than-Taï

            En Indochine, la France procéda rapidement à la mise en place d’une administration directe qui ne disait pas son nom, les résidents français doublant les mandarins, représentants officiels de l’Empereur d’Annam.

            Les mandarins annamites étaient choisis et formés au terme de concours difficiles, et ils constituaient à l’évidence une élite administrative.

            Les gouverneurs n’ont eu de cesse que de vouloir un Empereur à leur dévotion, n’hésitant pas à les remplacer le cas échéant.

            J’ai déjà évoqué dans un de mes textes la discussion qu’eut Lyautey avec l’un de ses collègues, ingénieur, à l’occasion de la visite du Gouverneur Général de l’Indochine à la Cour de Hué.

            Le texte qui suit illustre parfaitement la problématique coloniale entre administration directe ou indirecte.

            Nous évoquerons ultérieurement dans un autre texte les conséquences que cette façon de concevoir la colonisation française a eu des conséquences tragiques dans le déroulement de la guerre d’Indochine entre 1945 et 1954.

Tourane, le lundi 31 août 1896 – Lettres du Tonkin, page 415

      En Annam, La Cour de Hué

            L’Empereur Than-Taï était jeune et avait un comportement despotique à l’égard des membres  de la Cour d’Annam, notamment des femmes.

            Lyautey, alors Commandant, racontait le comportement espiègle, pour ne pas dire plus, de ce jeune empereur d’Annam, à bord de leur bateau.

            « A bord du Haïphong, en route de Tourane à Saigon, 1er septembre, soir,

            Embarqués  à 3 heures ; le Roi est venu visiter le courrier, le plus grand bateau qu’il ait vu jusqu’ici. Lunch, séparation, adieux ; il avait repris le turban royal, la Légion d’Honneur. Il entre en scène comme un acteur, et c’est amusant de le voir « poser » pour dissimuler ses étonnements… il a par l’intermédiaire de Hoang-Trang-Phu, des mots très aimables pour moi. Et comme je m’étonne, moi, chétif dans cette hiérarchie, qu’il m’ait ainsi distingué, et le lui exprime, il me fait dire par Hoang qu’il tient  à remarquer ma politesse et ma déférence que je lui ai témoignée, ce qui prouve simplement qu’il n’a pas toujours été gâté à cet égard.

      Et puis que voulez-vous, pour moi il est le Roi.

            C’est depuis huit jours ma constante, très cordiale et plaisante querelle avec l’ami R…, l’ingénieur en chef des Travaux publics…

         R… écume de se courber, de se découvrir, de rester debout, de voir M.Rousseau, inspecteur général des Ponts, po-ly-tech-ni-cien, etc, etc, céder le pas à ce môme vicieux, et ronchonne les mots « mascarade, humiliation » ; moi, je rigole ; j’émets l’idée, qui le fait bondir, que je ne sais pas pourquoi nous ne lui baisons pas la main. – Eh ! Qu’est-ce que ça me fait ses vices, la gale de son petit frère, ses néroneries de palais ; c’est le petit-fils des Gia-Long et des Ming-Mang, le dernier des Nguyen, c’est la grande force sociale de cet empire de 20 millions d’hommes, au passage duquel les populations se couchent dans la poussière, dont un signe du petit doigt est un ordre absolu ; et grand Dieu ! Servons-nous en et n’énervons pas cette force, puisque nous en tenons les ficelles, et persuadons-nous que ce n’est ni l’Administration directe, ni toute la compétence  technique des B… et des N… qui la remplaceront, et, ne fût-ce que par conviction, honorons-le par politique. Toute la philosophie du Protectorat est là-dedans ; et c’est pourquoi… il ne fallait pas annexer Madagascar.

            Et maintenant que la féerie est finie, Than-Taï parti, et le courrier en marche, examinons notre conscience.

            Il n’y a pas assez de mots pour flétrir la conduite de la France vis-à-vis du petit Roi. Nous avons beau jeu à nous indigner de ses vices, de ses cruautés, de son insouciance. On connait son histoire. En 1889, à la mort de Dong-Khan notre créature, ne voulant naturellement pas remettre sur le trône Ham-Nghi, chef du parti national, le déporté d’Alger, nous allâmes chercher un fils de Duc-Dui, fils adoptif et héritier de Tu-Duc qui avait régné quelques heures à la mort de ce prince, en 1883. Ce fils, c’était Than-Taï, qui avait 11ans. Elevé en prison avec sa mère, dans les besognes serviles, loin des partis et des échos de la cour, il était à notre merci, malléable à volonté.. Et ainsi que le remarque le plus distingué des anciens Résidents généraux de ce pays, nous pouvions et devions en faire le Roi idéal du Protectorat, entouré de maitres français, formé à nos idées, initié à nos plans, le meilleur des intermédiaires pour en assurer l’exécution. Qu’avons-nous fait ? Pendant deux ans, nous avons placé auprès de lui, au Palais, un commis subalterne, sous prétexte de lui apprendre le français. Et puis, c’est tout. On lui a donné des joujoux, tantôt la Grand-Croix de la Légion d’Honneur, tantôt des polichinelles à musique, l’an dernier une tapisserie des Gobelins. Et on l’a laissé pousser comme il a voulu, oisif et tout puissant, dans le mystère de ce monde d’eunuques, de harem, de bas serviteurs. Et il s‘est ennuyé royalement, sans un livre, sans une distraction du dehors, sans un dérivatif aux instincts. Et la sève est venue, et le petit homme est très vivant, et les flatteurs et les pourvoyeurs étaient là tout prêts ; et ça s’est déchaîné en débauches et en cruautés, avec les raffinements et l’ampleur que comporte l’exercice absolu de la tyrannie domestique. Mais enfin, à qui la faute ? Et alors ce furent des punitions de collège, le Résident supérieur venant faire des scènes de pion, le mettant aux arrêts pendant 30 jours dans une pagode avec trois femmes seulement, des remontrances solennelles du Conseil des Régents, ravis au fond et faisant courir le bruit que le Roi était fou pour se ménager le moyen de le déposer et de nous proposer une créature de leur choix…

        Pourquoi, pourquoi depuis sept ans n’avoir pas placé auprès de lui un ou deux Français sûrs, civils ou militaires, tantôt ses compagnons, tantôt ses mentors, tantôt ses maîtres, le cœur haut placé, de bonne éducation, déférents et fermes, qui se fussent voués à cette noble tâche…

      Mais tous ces beaux discours n’empêchent pas que nous pouvons nous vanter d’avoir « raté » Than-Taï. »

         (Lettres du Tonkin et de Madagascar, p,418 à 422)

       Il défendait le principe du maintien d’un Empereur Fils du Ciel à la tête de l’Annam, par respect de la religion, de la culture, et des traditions de ce pays.

      Citons à présent, comme nous l’avions annoncé un bref résumé de l’histoire d’un Enfant du Miracle qui apparut au Tonkin dans les années 1896, et qui incarna alors un des mythes religieux et culturels du delta.

       Dans le Yen-Thé, une zone géographique du delta du Tonkin d’accès difficile, entrelacée de rizières et de bois, les troupes coloniales combattaient alors un redoutable adversaire, le Dé Tham, qu’il était difficile de classer dans la catégorie des grands pirates endémiques du delta ou dans celle des rebelles à la présence française, des rebelles appartenant à la classe des mandarins ou des entourages des Empereurs d’Annam, en lutte ouverte ou clandestine depuis de très nombreuses années.

     Le Colonel Frey que nous avons déjà rencontré dans le Haut Sénégal notait :

        « Il faut donc le reconnaître, le parti national de la lutte contre l’influence française existe réellement au Tonkin et en Annam… Ce parti… son influence grandit chaque jour. »

       Le commandant Péroz proposa un récit souvent savoureux et coloré de son commandement au Tonkin, et notamment de la lutte qu’il conduisit contre le Dé-Tham qu’il finit par « apprivoiser », mais cela ne dura pas longtemps.

      « Un enfant du miracle » :

      A cette occasion, il racontait l’aventure d’un enfant du miracle, le Ky-Dong, une aventure qui s’inscrivait parfaitement dans les croyances et coutumes annamites, un monde que la France avait bien de la peine à déchiffrer :

     « Ky-Dong était fils de mandarin, et avait su inscrire ses origines dans le merveilleux des légendes et des devins, et son rôle et son histoire, dans celle de l’Annam et de la monarchie, et de l’influence qu’y avaient toujours eu les lettrés…

       Tout séparait donc le Dé-Tham d’un personnage aussi curieux que le Ky-Dong, ses origines et son parcours, avant qu’il ne vienne s’installer dans le Yen-Thé.

       « C’était un charmant annamite que l’ »Enfant du miracle » ; un des types les plus gracieux de cette race pétrie de délicatesse et de distinction.

       Presqu’encore adolescent, vingt ans à peine, élancé, très fin, souple comme une jeune tige de bambou. Une chevelure magnifique, ample, abondante ; lustrée, d’un noir luisant de jais ; quand son chignon était dénoué, cette chevelure l’enveloppait jusqu’aux pieds, comme une pèlerine de soie brillante. Ce cadre d’ébène rehaussait la pâleur du teint, qui se colorait de furtives rougeurs lorsque vibrait en KY-Dong quelque vif émoi. Les yeux éclatants n’étaient pas ceux de sa race ; ils étaient largement fendus, enchâssés dans des orbites profondes ; ils étaient voilés de longs cils dont la frange délicate soulignait une ombre légère l’acuité d’un regard qui ne jaillissait que par courtes éclipses sous des paupières souvent baissées. La bouche était d’un joli modèle, avec des lèvres rouges, écrin d’une merveilleuse dentition, que la laque et le bétel n’avaient pas souillées. Des mains et des pieds d’enfant.

      Il parlait en zézayant un français très pur, empreint volontiers de quelque recherche..

        Ainsi m’apparut un jour, à Nha-nam, à la porte de mon bureau, le corps serré dans un élégant fourreau de soie, le calculateur habile qui faillit révolutionner le Tonkin, pour satisfaire les aspirations de bien-être et de luxe que nous lui avions inculquées.

      Il était né à Nam-Dinh, la capitale des lettres tonkinoises. Lorsque nous nous emparâmes de la ville, il avait huit ans. C’était le fils d’un petit mandarin sans grande influence et fortune. Cependant Ky-Dong était connu, honoré et aimé de tous, hauts fonctionnaires, soldats, marchands et nha’qués, tous s’inclinaient devant la légende miraculeuse qui auréolait l’enfant des reflets  d’une couronne, et lui prédisait une destinée royale. (HCB/p,324)

     Cette prédiction, faite lors de sa naissance, s’inscrivait parfaitement dans le contexte des croyances annamites traditionnelles, lesquelles, en tout cas, à nos yeux d’occidentaux, relevaient du même monde merveilleux qui a toujours nourri nos propres superstitions et légendes.

     Nous ne nous attarderons pas en détail sur son histoire, qui, est à elle seule, comme celle du Dé-Tham, un véritable roman, mis seulement sur quelques épisodes.

        « Paul Bert était à cette époque résident général en Indochine. L’événement et la légende lui ayant été rapportées, il décida de faire élever en France ce jeune Annamite prédestiné… L’enfant fut donc envoyé à Alger, puis à Paris, dans un lycée où il fut interne… Certes, ces dix années vécues au milieu de nous avaient profondément bouleversé la mentalité de Ky-Dong, mais point dans le sens que pensaient ses maîtres. Les femmes galantes, les voitures confortables, les appartements somptueux, les mets et les boissons recherchés avaient tous ses suffrages…

      Il n’avait pas vécu à Paris, tellement isolé de ses compatriotes, qu’il n’eût appris les rancœurs et les amertumes accumulées par nos maladresses et par notre mépris des coutumes séculaires, des usages familiaux, et des croyances respectées. Ces sentiments seraient le terrain qui, sur un geste de lui, déterminerait une fermentation qu’il saurait surexciter à son avantage…

       Une procession annonciatrice :

       « Il y avait une grouillante procession de robes noires et de parapluies verts… un exode vraiment, mais un exode de mandarins et de notables… plusieurs milliers certainement. Leurs piétinements soulevaient un grand nuage de poussière rouge… D’où sortait cette foule d’une qualité si particulière ? Que faisait-elle dans mon pays misérable et dépeuplé ? A qui ou à quoi en avait-elle ? Où allait-elle ?…

Or c’était du côté de la forêt qu’ils allaient ! Vers la forêt maudite, la forêt redoutée, la forêt des pirates et du tigre ! Des mandarins, des notables… Cela sentait naturellement le surnaturel… »

     Personne ne savait rien et un étrange visiteur attendait le commandant Péroz dans son bureau, confortablement installé dans un fauteuil.

       « … Mon commandant, je n’ai pas encore eu l’honneur de me présenter. Je me nomme Ky-Dong… En annamite, cela veut dire « l’Enfant du miracle »….

      Ky-Dong donne au Commandant les raisons de sa présence :

      « En effet, mon commandant, j’oubliais l’important. Je vous croyais renseigné. Voici une lettre du résident supérieur qui vous donnera les raisons de ma venue dans le Yen-Thé, et de celle des braves gens qui, en ce moment, défilent devant votre résidence…

        L’idée générale était de déverser sur le Yen-Thé une partie du trop- plein de la population du delta, afin de remettre en valeur nos plaines incultes. Ky-Dong avait offert de la réaliser…

      Toute la bande, cinq à six mille personnes, maîtres et serviteurs, était logée tant bien que mal aux alentours des blockhaus dont j’avais retiré les garnisons… Une petite ville s’était levée comme par enchantement autour du blockhaus de Cho-kei. Ky-Dong en avait fait sa résidence….

      Dans la résidence, une salle de conférence :

      «  De cette salle partaient les proclamations qui allaient enflammer les courages jusque dans les villages les plus reculés du Tonkin… »

      Le commandant Péroz accumule les informations d’après lesquelles Ky-Dong fait toute autre chose que ce pourquoi il annonçait être venu, et le commandant va prendre un certain nombre d’initiatives pour se débarrasser du personnage.

    Ky-Dong avait donc fait un passage de comète révolutionnaire dans le Yen-Thé, région impénétrable que la France n’avait pas réussi à pacifier complètement, compte tenu du foyer de rébellion qui y couvait, et qu’entretenait le grand chef pirate Dé-Tham.

      Dans le livre déjà cité, le commandant Péroz en fit un récit très documenté.

    Au fur et à mesure des années, les Résidents de France doublèrent dans la pratique les mandarins qui exerçaient théoriquement à la tête des circonscriptions impériales.

            Certains diraient sans doute que le futur Maréchal de France avait une conception britannique de la colonisation, et ils n’auraient sans  doute pas tort.   Il n’aurait sans doute pas déposé la Reine de Madagascar,  s’il avait occupé le poste de Gallieni, autre futur Maréchal de France qu’il admirait.

   Lors de son proconsulat marocain, il eut toujours soin de respecter les institutions locales, la monarchie et la religion musulmane.

       Jean Pierre Renaud  –  Tous droits  réservés

« Le choc des décolonisations » Pierre Vermeren Troisième Partie « La France, les Français et leurs anciennes colonies » p,221 à 234)

« Le choc des décolonisations »

« De la guerre d’Algérie aux printemps arabes »

Pierre Vermeren

Lecture critique

Tous droits réservés

Troisième Partie

« La France, les Français et leurs anciennes colonies » (p,221 à 324)

        Après avoir décrit le fiasco des décolonisations (I), puis la situation des décolonisés sous l’empire de leurs élites (II), l’historien analyse la situation de la France, des Français, et des anciennes colonies. (III)

      Comme je l’ai indiqué la décolonisation était inscrite dans l’histoire qui s’est effectivement déroulée, celle du « cours des choses » que beaucoup de membres de l’élite coloniale avaient prédit, ne serait-ce déjà que l’africaniste connu des spécialistes, Delafosse, et des bons connaisseurs de l’Afrique, lesquels proposaient l’association au lieu de l’assimilation.

        Il n’était pas facile pour les officiers de la conquête de manifester leur scepticisme sur ses buts, mais il en fut qui l’osèrent, je pense au colonel Frey qui exprima plus que de l’hésitation sur le bien- fondé de la conquête du Soudan, de nos jours le Mali, dans les années 1886-1888, une conquête dont il fut un des acteurs, je pense aussi au capitaine Toutée à l’occasion de sa mission politique et géographique vers le Niger, dans les années 1894-1895..

       Plutôt que d’aller à Madagascar, Lyautey, en ce qui le concerne, aurait préféré que la France s’attache à l’Indochine, le « joyau », respecte les institutions séculaires de l’Annam, de son Empereur, fils du ciel, plutôt que de les chambouler en remplaçant les mandarins par des résidents coloniaux.

       Un « cours des choses » qui toucha tous les empires » coloniaux, et qui se conclut généralement par un fiasco, même pour l’Empire des Indes, la Chine, ou l’Afrique du Sud pour ne citer que quelques-unes des terres coloniales les mieux loties.

        En ce qui concerne l’Afrique noire, je crois avoir démontré que les analyses de Frédéric Cooper sont trop décalées, historiquement, par rapport aux situations coloniales concrètes de l’après deuxième guerre mondiale en Afrique noire.

        En ce qui concerne la deuxième partie (II), son contenu illustre bien la difficulté qu’il y avait, compte tenu des caractéristiques de ces mêmes situations coloniales, en tout cas en Afrique noire, en termes de géographie physique, humaine, politique, économique, religieuse, culturelle, ethnique.

      La description qu’en fit le géographe Richard-Molard après la deuxième guerre mondiale suffisait à en montrer la très grande complexité.

    L’historien décrit toutes les dérives qui ont suivi les décolonisations, lesquelles découlaient largement de ces situations coloniales et de leur héritage, en termes d’Etat, de populations et d’élites.

       Je choisirais volontiers comme symbole de l’échec d’une certaine élite, Senghor, sorti de Normale Sup, un catholique d’exception élu grâce au soutien de la Confrérie musulmane des Mourides.

        Il se convertit à la solution du parti unique, une sorte de symbole de l’écart gigantesque qui existait entre des peuples qui n’étaient pas des nations et leurs petites élites, ou celui d’Houphouët-Boigny qui réussit à réaliser une certaine coagulation ivoirienne fondée sur un réseau de planteurs de cacao, mais surtout sur l’ethnie puissante que constituait le peuple Baoulé, en surfant sur une idéologie marxiste alors à la mode en métropole.

     Ai-je besoin d’ajouter que Mitterrand joua un rôle important dans la  « récupération » de ce leader, alors qu’il fut un des artisans de l’échec meurtrier de la décolonisation en Algérie.

      La troisième partie contient des analyses tout à fait intéressantes, d’autant plus qu’elles n’hésitent pas à mettre le doigt sur des incongruités historiques trop souvent méconnues.

        Le chapitre XIII ouvre le bal, mais à mes yeux, son titre même « Amnésie coloniale, mauvaise conscience, et beaux discours » souffre d’un biais courant et ambigu dans ce type d’analyse, c’est-à-dire qu’elle parait fondée sur un postulat, celui d’une « culture coloniale » des Français qui n’a jamais existé, et qui n’a jamais été mesurée, ne serait-ce que dans la presse, et qu’en même temps pour avoir existé, elle aurait été l’objet d’une « amnésie ».

     « Amnésie » pour qui ? Pour quelle amnésie ? Sur quel terrain colonial ? L’Algérie ?

     Les pages que l’auteur consacre aux politiques et surtout aux milieux intellectuels, montrent bien que c’est essentiellement l’Algérie qui leur a servi de toile de fond, leur rôle très actif dans le réveil d’une mémoire française qui aurait été coloniale.

       L’historien Stora en est, me semble-t-il un bon représentant, et c’est d’ailleurs son évocation qui ouvre ce chapitre (p,223), avec la référence de son livre « La gangrène et l’oubli » (1991), mais l’auteur souligne plus loin :

      « Cependant, il faut cesser de penser qu’il y alors en France ni débat ni réflexion sur cette guerre coloniale… » et plus loin, en titre de paragraphe « L’histoire coloniale engloutie par la guerre d’Algérie ».(p,224)

      Tout à fait !

     Il s’agit de l’objection la plus importante qui peut être faite au travail médiatique de Stora, finir par faire croire aux jeunes Français, et cela n’a pas l’air de bien marcher de nos jours, que l’Algérie fut l’alpha et l’oméga de la colonisation française, et lorsque j’écris « l’Algérie », il conviendrait de lire la « guerre d’Algérie ».

        Plus loin, l’historien cite le nom d’un autre intellectuel qui fit partie de cette nouvelle vague de propagande, lequel nous a entraînés récemment dans la désastreuse guerre de Libye:

     « La France passe en quelques années du mythe de la France résistante, installé par de Gaulle, à celui de la France collaborationniste porté par la jeune génération d’intellectuels, comme Bernard Henry-Lévy. C’est sur fond de retournement idéologique lié à l’irruption sur la scène publique de la génération nées après la guerre (Celle de 68 ?), que la mémoire coloniale» qui continue de « saigner », selon les mots de Benjamin Stora, refait surface. Bernard Henry-Lévy et lui-même appartiennent d’ailleurs à la génération d’intellectuels issus d’Algérie. » (p,232)

    Si mes informations sont exactes, l’intéressé ou sa famille auraient encore des intérêts en Afrique du Nord.

       Question : mémoire « coloniale » ou mémoire « algérienne » ? Que personne n’a d’ailleurs eu le courage de tenter de mesurer.

          Une mémoire qui « saigne » ? Diable ! Celle de Stora ?

         L’auteur note « La France des années 1960 ne veut plus entendre parler des colonies, inconnues des nouvelles générations. » (p,231)

         Je ne suis pas sûr que les anciennes générations aient plus entendu    « parler des colonies » avant les années 1939-1945, ce qui n’est pas démontré, sauf à quelques grandes occasions qui ont fait la une des actualités de l’époque, Fachoda ou guerre 14-18, la grande Exposition Coloniale de 1931, s’étant inscrite beaucoup plus dans le cycle des Grandes Expositions alors à la mode en Europe.

         Ainsi que je l’ai déjà écrit, les histoires coloniales et postcoloniales, avant tout, souffrent d’une  grande carence d’analyse de la presse, seul grand vecteur de mesure de l’opinion publique de l’époque.

     Ce livre nous donne à maintes reprises l’occasion de constater le rôle important que la mouvance des intellectuels issus de la matrice algérienne a joué dans ce que j’appellerais volontiers une  propagande coloniale inversée, beaucoup plus importante et plus efficace que ne fut la propagande du « temps des colonies », celle « adorée » par le collectif Blanchard end Co.

Jean Pierre Renaud

« La fin des terroirs » Eugen Weber Deuxième Partie « Les agents du changement »

« La fin des terroirs » Eugen Weber

Deuxième Partie

Les agents du changement (p,237)

       « Des routes, encore des routes et toujours des routes » (chapitre XII, p,239)

         La France changea de visage à partir de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, avec la route, le rail, et l’école, après 1880, avec la Troisième République.

         « Quand Maupassant et d’autres pêcheurs du dimanche parisiens allaient en diligence de Courbevoie à Asnières, à 9 kilomètres, ce village était aussi éloigné en temps de déplacement, de la capitale, que Rouen l’est en train aujourd’hui, ou Nice en avion. » « (p,243)

        « Les changements réels semblent n’être intervenus qu’après la loi de 1881, qui autorisait la construction des routes rurales « reconnues d’intérêt public »…. En 1929, 76% des routes locales de Vendée avaient été construites après 1881. » (p,249)

        En ce qui concerne le rail, il y avait 19 746 kilomètres de lignes en 1879 et 64 898 en 1910.

       « Avant que la culture ne change en profondeur, il fallait que les conditions matérielles se transforment et dans ce processus le rôle de la route et du rail fut fondamental » (p,252)

      « On a dit des routes qu’elles avaient cimenté l’unité nationale. Si la chose est vraie (et je pense qu’elle l’est), le plan Freycinet fit plus pour atteindre ces résultats que les grandes routes de la monarchie et de l’Empire, qui ne cimentèrent guère (même si cela était en soi beaucoup) qu’une structure administrative. » (p,268)

     « Changement et continuité » (chapitre XIII) (p,269)

      « l’entrée de la France dans l’ère industrielle a généralement été située en fonction du nombre d’engins mus à la vapeur. En fait, le développement des routes et des chemins de fer serait un indicateur plus sûr, car ce furent eux (et particulièrement les routes et les lignes ferroviaires locales de la fin du XIXème siècle) qui créèrent un véritable marché national dans lequel les marchandises et les produits fabriqués par les machines pouvaient être achetés et vendus. Bien plus, ils jouèrent un rôle crucial en répandant partout cette prospérité relative qui soutenait ce marché… Il y avait plus de gens travaillant dans la production artisanale que dans l’industrie à grande échelle. C’était vrai dans les années 1860… » (p, 269)

     En 1876 : « On était encore loin d’une situation moderne. … Un pays de patrons. .. de petits artisans indépendants… C’étaient ces hommes et leurs aides, ou compagnons, qui formaient le public intéressé par les débats politiques dans les villes et les cités ; et c’étaient des gens comme eux qui à la fois maintenaient l’autarcie du village et aidaient les villageois à sortir de cette autarcie. » (p,270)

      « Deux institutions importantes avaient maintenant commencé à décliner : la forge et le moulin du village. Tout comme le lavoir était le centre social des femmes, la forge était un lieu de rencontre pour les hommes du village… Si la forge était le centre social du village, le moulin était le centre social des campagnes : une sorte de salon rustique et enfariné, comme le disait un Breton. » (p,274)

      « La campagne dans la ville » (chapitre XIV, p,283)

      « « Ce n’était point la campagne, il y avait des maisons ; ce n’était pas une ville ; les rues avaient des ornières comme les grandes routes et l’herbe y poussait ; ce n’était pas un village, les maisons étaient trop grandes. » La description  que Victor Hugo fait du faubourg Saint Marcel, valable pour la monarchie de Juillet, pourrait aisément s’appliquer à maintes villes de campagne une génération plus tard – et même deux ! Ville et campagne s’interpénétraient dans de petits centres endormis comme Cerilly (Allier), Millau (Aveyron)), Brioude et Yssingeaux (Haute Loire), Florac (Lozère), Saint Flour (Cantal) de telles viles, qui jouaient le rôle de « petites capitales » pour une demi-douzaine de communes se réveillaient périodiquement quand la brève animation du marché hebdomadaire ou de la foire saisonnière rompait leur sommeil. Mais c’était grâce à ces villes que la culture nationale et les changements qu’elle introduisait étaient transmis aux campagnes environnantes. Ce sont, disait Adolphe Blanqui, des « laboratoires où l’esprit d’entreprise de la bourgeoisie prépare les expériences dont bénéficieront les gens des campagnes… de gros bourgs ou de grands villages…» (p,283)

      « La présence d’une communauté d’étrangers dans de petites villes comme celles-là, sans rapport avec leur mode de vie normal, c’était quelque chose qui ressemblait fort à une situation coloniale. » (p,284)

       « Les paysans et la politique » (chapitre XV, p, 293)

      Une observation de départ : il ne faut pas oublier que jusqu’à la fin du siècle, la paysannerie représentait plus de 80% de la population française.

        « La politique, dans cette France rurale, en restait à un stade archaïque – local et personnel- et cela dura jusqu’aux années 1880 au moins. Dans ces zones, l’évolution vers la modernité, c’est-à-dire vers la conscience des problèmes sur un plan national et international, semble commencer après les années 1870. Cela vient de l’intégration de ces zones à la France, et renvoie à ce processus que nous avons déjà examiné : les manières et les valeurs des villes pénétrant les campagnes, la colonisation des campagnes par les villes. » (p,294)

      J’ai naturellement souligné le mot colonisation à l’intention des chercheurs en histoire postcoloniale.

      L’Etat dans ses multiples expressions, justice, fisc, ou police, fut longtemps considéré comme un oppresseur, et l’auteur fait une observation importante sur l’opinion publique de l’époque, une référence jamais mesurée ou identifiée pour beaucoup d’historiens :

      « L’opinion publique « reste celle des villes et de la bourgeoisie ». Le public semble s’identifier à ces quelques électeurs qui lisent les journaux, la population à cette mince portion sociale « intelligente et lettrée ». Et finalement en 1898, le commissaire de police du Perthus distinguera non sans justesse la « population politique » de la « population  générale » qui reste indifférente à la politique… » « (p,296).

        Et l’auteur de remettre certaines pendules historiques à l’heure !

      « Les historiens marxistes, en particulier, ont cherché à montrer que des tensions politiques de type moderne affectaient la paysannerie, et que ses luttes contre les propriétaires terriens et les autorités impliquaient une vision politique, une sorte de protestation correspondant au schéma de la lutte des classes. Marx était à cet égard plus averti. Pour lui, les paysans français n’étaient pas une classe, parce que l’«identité des intérêts » n’avait fait naître chez eux « ni communauté, ni lien national, ni organisation politique ». Etant arrivé à cette conclusion en 1850 avec le Dix Huit Brumaire de Louis Bonaparte, Marx ne voyait aucune raison de changer son jugement : il n’ajouta aucune note de bas de page à la seconde édition en 1869, pas plus que Engels pour la troisième en 1885… Tous deux en concluaient que la paysannerie, incapable de se représenter ou de fonctionner comme une classe, était « un agrégat de grandeurs homologues, comme des pommes de terre dans un sac forment un sac de pommes de terre. » (p,297)

     Comment ne pas souligner cette formule choc ?

    « Pendant la décennie de 1870, la crainte d’une restauration de l’Ancien Régime et de ses servitudes hanta les esprits de nombreux paysans. » (p,303)

         Le grand nombre de rapports officiels rassemblés par le Second Empire et la Troisième République montre que la politique continuait à être locale, et que la politique locale continuait à être personnelle. « Il n’y a pas à proprement parler de partis politiques, disait le sous-préfet de Mirecourt (Vosges) en 1869, il n’y a que des partis locaux. » Tout comme la paysannerie de la Sarthe décrite par Paul Bois, les paysans de toutes les régions où j’ai enquêté, des Vosges à la Bretagne, restaient indifférents à la politique nationale, et ne s’intéressaient qu’aux problèmes et aux personnalités locaux. »

       A la fin du siècle : « La politique, c’était l’affrontement de deux hommes… » (p,313)

     « Maurice Agulhon a soutenu que cette adaptation des thèmes étrangers était importante pendant la période de transition, quand les populations rurales, encore peu touchées par le monde extérieur, pouvaient être entrainées par des slogans idéologiques correspondant à des haines ou à des aspirations locales, et quand l’interaction de ces thèmes avec la tradition locale s’intégrait dans le processus d’acculturation. C’est vrai. Mais il est bon de rappeler que ce qu’Agulhon dit de la société villageoise avant 1848 est resté valable plus de 50 ans après dans une grande partie de la France, dans des régions où le processus d’acculturation restait incomplet, et c’est ce type de tour de passe- passe qui fut à l’œuvre pendant au moins cent ans. » (p,314)

     « Comment le nouveau langage de la politique était-il assimilé ? ou, pour le dire autrement, comment les masses politiques commencèrent-elles à agir comme si la politique n’était pas l’intérêt et l’apanage d’une petite minorité ?

       Nous pouvons affirmer sans crainte qu’elles n’apprirent ce langage en lisant. « Les paysans ne lisent pas la littérature électorale », rapportait le sous-préfet de Rochechouart (Haute Vienne) en 1857. De fait, ils ne lisaient pas grand-chose en général. L’opinion dans les collectivités traditionnelles, venait d’un consensus global, non de points de vue développés de manière privée. Fondée sur des relations personnelles, l’opinion était modelée par la parole, non par l’écrit. Qu’il s’agisse des années 1850, où les publications politiques furent librement distribuées dans les campagnes, ou des quarante années qui précédèrent 1914, la propagande resta principalement verbale… » (p,321)

      « Le langage politique des villes ne pouvait susciter une réaction positive que s’il était interprété et traduit en termes plus familiers.

      Le rôle des interprètes était donc crucial, ainsi que leur nombre, leur variété, et leur capacité à pénétrer dans les couches profondes de la société rurale. » (p,322)

    « L’ignorance rendait plus facile pour les politiciens et les « leaders » locaux de confondre et de manipuler les électeurs…

    Le secret du scrutin ne fut pas particulièrement bien préservé jusqu’en 1914, époque à laquelle on introduisit les isoloirs et les enveloppes pour déposer les bulletins. » (p,327)

    A partir de 1877 et de la Troisième République, la mairie, le véritable instrument de l’acculturation politique des Français :

     « Et la politique, depuis 1877 en tout cas, avait fait son apparition au village où le maire, en outre, n’était plus nommé d’en haut, mais élu par le conseil municipal, conseil dont les membres étaient eux-mêmes élus par tous les hommes âgés de plus de vingt et un ans. Pour Daniel Halévy, cette révolution des mairies, qui affectait la structure même de la société, constitua un événement plus important que les révolutions de 1830 et 1848, qui ne concernaient que l’Etat…. « C’est introduire la politique au village » exultait Gambetta. » (p,328)

    « La migration : une industrie de pauvres » (chapitre XVI, p,335)

    Avec le développement des moyens de communication, le travail d’alphabétisation des écoles, le début d’une certaine industrialisation conjuguée avec l’urbanisation, les migrations changèrent la physionomie du pays.

     « Dans le pays pris dans sa totalité, le pourcentage de la population née dans un département et vivant dans un autre, de 11,3% en 1861 et de 15% en 1881, passa à 19,6% en 1901. » (p,349)

      « Un autre type de migration : le service militaire » (chapitre XVII, page351)

     Il fallut attendre 1889, pour que le service militaire change de physionomie :    « Jusqu’en 1889, l’armée restait un épouvantail et les soldats étaient craints et tenus en suspicion jusque dans leurs propres communautés » (p,356)

   « En 1889, enfin, le service fut réduit à trois ans, la dispense de 1 500 francs fut abolie, et tous ceux qui avaient été exemptés auparavant (essentiellement les étudiants, les enseignants, les prêtres, les séminaristes et les fils ainés des familles nombreuses ou de celles dont le père étaient morts) durent servir un an sous les drapeaux. Cette mesure fut populaire. Ce fut le moment crucial à partir duquel tous les Français physiquement aptes commencèrent à faire leur service militaire ?. En 1905, la durée du service fut fixée à deux ans pour tous…. Mais la migration institutionnalisée et le brassage impliqué par le service militaire avaient commencé dans les années 1890. » (p,353)

      « En résumé, il n’y avait pas assez de sens de l’identité nationale pour atténuer cette hostilité à l’armée » (p,357)

      Le service militaire fut effectivement un instrument d’acculturation du pays, mais la diversité des langues restait un problème :

     « Ceci suggère que l’armée doit avoir été la dernière institution officielle à maintenir la pratique du bilinguisme : les officiers s’adressaient aux troupes en français et les sous-officiers servaient d’interprètes le cas échéant. » (p,359)

     L’auteur cite le cas de Lyautey, alors commandant, lorsqu’il prit la tête d’un escadron de cavalerie à Saint Germain en 1887,  qui découvrait les conditions de vie très médiocres qui étaient celles de la troupe, et auxquelles il s’efforça de porter remède.

      « Une sérieuse entreprise de civilisation : l’école et la scolarisation » (Chapitre XVIII, page 365))

      « L’école, et particulièrement l’école du village, gratuite et obligatoire, s’est vue attribuer le processus d’acculturation final qui a transformé les Français en Français – qui finalement les  a civilisés, comme aimaient le dire de nombreux éducateurs du XIX° siècle… Ce qui a rendu les lois de la République si efficaces, ce n’était pas simplement le fait qu’elles obligeaient tous les enfants à fréquenter l’école et leur accordaient le droit de le faire gratuitement. Ce furent les circonstances historiques qui rendirent les instituteurs et les écoles plus accessibles ; qui fournirent des routes grâce auxquelles les enfants pouvaient aller à l’école ; et que par-dessus tout, firent de l’école quelque chose de significatif et de profitable, une fois que sa fréquentation eut acquis un sens grâce au changement des valeurs et des perceptions.

       Mon but est de montrer dans ce chapitre le développement de la scolarisation dans ce contexte particulier, de montrer comment elle s’accorde avec les changements indiqués plus haut, et en quoi son succès fait partie d’un processus global. » (p, 366)

      « En 1876, près de 800 000 enfants sur un total de 4 500 000 d’âge scolaire, ne fréquentaient pas l’école. La plupart de ces enfants appartenaient à des communes rurales ; et bon nombre d’enfants officiellement enregistrés ne fréquentaient guère les classes. Il y avait là un problème persistant.

    Le grand changement suivant eut lieu dans les années 1880. Il se serait produit auparavant, si le ministre de l’Instruction, Victor Duruy, avait pu développer les plans élaborés en 1867. Mais ce ne fut pas le cas, et la plupart de ses initiatives restèrent à l’état de projets. D’où l’importance des réformes introduites par Jules Ferry. En 1881, toutes les écoles primaires publiques devinrent entièrement gratuites. En 1882, la fréquentation de l’école publique ou privée fut rendue obligatoire. » (p372)

      « L’une des raisons de la lenteur des progrès dans la lutte contre l’an alphabétisation – étrangement ignorée par les meilleures études sur le problème de l’éducation en France- était le fait que de nombreux adultes (et par conséquent leurs enfants) ne parlaient pas français…

      Le problème majeur rencontré par les écoles publiques des 8 381 communes non francophones – et dans une bonne mesure par les 29 129 où le français était soi-disant d’usage général – était le moyen d’enseigner le français à des enfants qui ne l’avaient jamais (ou à peine) entendu. » (p,374)

    « C’est seulement dans les années 1880, et plus probablement au tournant du siècle, que les efforts des années 1860 et 1870 donnèrent leurs fruits : produire une majorité d’adultes pour lesquels la langue nationale était familière.

     Dans les villages, toute personne essayant de parler français n’aurait pas échappé aux moqueries de ses voisins », expliquait un éducateur de la Loire en 1864. « Elle aurait été tournée en ridicule » Ce type de pression – ainsi que certains autres- doit être pris en considération. La présence, dans une famille ou dans un groupe, de gens ne parlant pas français contribuait à maintenir l’usage de la langue locale. Jacques Duclos était né en 1896. Ses parents connaissaient le français mais ne l’utilisaient pas à la maison, peut-être parce que la grand-mère ne le comprenait pas. Le petit garçon n’apprit le français qu’à l’école.

      Ainsi la transition devait-elle être nécessairement lente… »(p,375)

     « Le recteur Baudouin, de Rennes, dans son grand rapport de 1880 parlait de la nécessité de « franciser » la péninsule – particulièrement les trois départements de la Basse Bretagne- grâce à l’extension des écoles, qui seule pouvait « vraiment unir la péninsule au reste de la France et compléter l’annexion historique toujours prête à se dissoudre » (p,376)

     Avec en parallèle, la scolarisation des filles :

    « Il découle de tout cela que les lois scolaires de 1880 eurent un énorme impact sur l’alphabétisation et la scolarisation des filles – deux domaines où elles étaient restées jusque-là très en retard. Quand les résultats de cette politique se firent sentir dans les années 1890, le rôle culturel des femmes dans la famille changea brusquement et, avec lui, les attitudes vis-à-vis de la scolarisation et de l’usage du français. » (p,378)

    L’instituteur était devenu un personnage important, souvent plus que le curé ou le maire qui ne parlait pas toujours le français. Il n’en reste pas moins que l’état de la scolarisation souffrait encore de beaucoup d’imperfection selon la position géographique des villages, leur raccordement à un réseau de communication, et la pression qu’exerçaient les nécessités de l’activité agricole dans une France très majoritairement rurale.

    De plus, « L’école fut considérée comme inutile très longtemps, car ce qu’elle enseignait, avait fort peu à voir avec la vie locale et ses besoins. L’instituteur enseignait le système métrique alors que les toises, les cordes et les pouces étaient encore d’usage courant ; il comptait en francs, alors que les gens parlaient encore de louis et d’écus. Le français était de peu d’usage quand tout le monde parlait patois et que les annonces officielles étaient faites par un crieur public dans le parler local. » (p391)

      Les lois militaires furent également un facteur de francisation.

    « Nous en arrivons ici à la plus grande fonction de l’école moderne : non pas tant enseigner des savoir-faire utiles qu’un nouveau patriotisme dépassant les limites naturellement reconnues par les enseignés. Les révolutionnaires de 1789 avaient remplacé de vieux termes comme maître d’école, régent, recteur, etc., par le mot instituteur, parce que l’enseignant était censé instituer la nation. » (p,398)

     « Il n’y avait pas de meilleurs instruments d’endoctrinement et de conditionnement patriotique que l’histoire et la géographie françaises, et tout spécialement l’histoire qui, « correctement enseignée (est le seul moyen de maintenir le patriotisme dans les générations que nous éduquons. « (p,399)

     « Tout comme la langue maternelle n’était pas la langue de leurs mères, la patrie était quelque chose de plus (de fait, quelque chose d’autre) que le lieu où leurs pères vivaient. Il fallut un vaste programme d’endoctrinement pour persuader les gens que la patrie s’étendait au-delà de ses limites perceptibles et formait cette réalité immense et intangible appelée « France. » (p,400)

   L’auteur cite alors le rôle d’un livre scolaire dont le succès contribua beaucoup à la francisation du pays :

« En 1884, le Tour de France de Bruno, publié en 1877, avait été réimprimé 108 fois, et vers 1900, les ventes dépassaient huit millions d’exemplaires. Chaque enfant connaissait, lisait et relisait l’histoire des deux garçons alsaciens qui quittaient leur foyer après le décès de leur père pour répondre au vœu qu’il avait exprimé : qu’ils puissent être des Français. » (p,401)

      L’ensemble des extraits de textes que nous venons de citer brossent le portrait d’une France très différente de celle que l’on trouve couramment racontée dans nos livres, laquelle fait toujours la part trop belle au monde des villes, pour ne pas dire trop souvent au monde parisien.

    « Dieu est-il français ? » (Chapitre XIXème, page,407)

     « Vers le milieu des années 1870, 35 387 703 personnes, sur les 36 millions d’habitants de la France étaient considérés comme catholiques par les recensements officiels ;… Quelle que fut la signification globale de ce fait, cela voulait dire que l’Eglise était partie intégrante de la vie. » (p407)

      L’auteur cite maints exemples de l’emprise de l’Eglise sur la société de l’époque, une emprise qui n’était pas toujours d’une grande clarté évangélique, avec ce qu’il fallait de crédulité populaire, mais dont l’influence cédait progressivement du terrain.

  Jean Pierre Renaud – Tous droits réservés

Les primaires de la droite ou de la gauche – Les vieilles choses de Lyautey- Rien n’a vraiment changé depuis le Troisième République!

Les primaires de la droite ou de la gauche

Les « vieilles choses » de Lyautey

Rien n’a véritablement changé depuis la Troisième République !

            Experts en tout genre et politologues dissertent sur les raisons de la crise politique qui mine notre société en profondeur depuis de nombreuses années.

            Les crises de représentativité de nos institutions parlementaires, – ils vont tous au contact du peuple, le redécouvrent, –  ou celles des partis politiques qui s’en remettent à des élections primaires pour désigner leurs hérauts présidentiels, en sont les illustrations principales, mais quelles en sont les raisons ?

            La Croix du 11 janvier fait sa première page sous le titre « La gauche en quête d’idées » et publie un éditorial sous le titre « En morceaux », il s’agit de la gauche, avec en finale cette réflexion et référence :

      « Cet éclatement d’une famille de pensée qui a longtemps eu la haute main sur « l’imagination de l’avenir » pour reprendre une formule du philosophe Marcel Gauchet, n’est plus une bonne nouvelle pour personne. »

         Je suis loin d’être assuré que cette appréciation soit fondée, car on ne peut pas dire que la gauche ait bien imaginé l’avenir tout au long des années qui ont suivi la Libération, qu’il s’agisse de la décolonisation, de la guerre d’Algérie avec Guy Mollet, ou enfin du Programme commun de Messieurs Mitterrand et Chevènement en 1981, pour ne pas citer la gauche moribonde de Monsieur Hollande, en tout cas du Parti Socialiste dont il a été le Secrétaire pendant plus de dix ans.

           Un mot tout d’abord sur ces primaires qui mettent le pays dans un état de transe politique permanente dans les milieux dirigeants et qui montrent que les partis politiques dont le rôle est reconnu dans l’article 4 du Préambule de  la Constitution de 1958, ont mis eux-mêmes la clé sous la porte en laissant le soin aux citoyens, quels qu’ils soient, de désigner à leur place, les hommes ou les femmes qui sont censées incarner leur « imagination de l’avenir ».

       Débauche de com’, lutte au couteau entre egos, politique du spectacle à gogo ! La France est un pays formidable, car à voir certaines candidatures, on va finir par croire que la Présidence de notre République peut être exercée par n’importe quel citoyen « normal ».

        Les primaires sont à mes yeux la caractéristique de la perversité actuelle de notre démocratie politique, ou en d’autres termes, une médecine à la Molière, un laxatif tellement puissant qu’il est de nature à ruiner la démocratie.

      A voir ce qui se passe dans le Parti socialiste, la médication politique que cette formation a promue va effectivement mettre le malade au tapis.

Je vous propose donc de revenir à une analyse plus terre à terre de notre situation nationale.

       Les élites, qui nous ont gouverné et qui nous gouvernent encore, ont conservé une conception franchouillarde de la politique, ce qui veut dire qu’elles sont obnubilées par leur nombril, leur canton, leur commune, leur département, leur région, sans s’occuper de ce qui se passe dans « l’ailleurs » de l’Europe et du monde : à l’évidence, le destin de notre nation dépend plus de ce qui se passe dans l’Union européenne, aux Etats-Unis, en Chine, en Inde, ou encore en Russie.

        Il est d’ailleurs curieux, pour revenir à l’imagination socialiste, que les partis qui sont censés la représenter ne parlent jamais de cette justice sociale internationale souvent imparfaite, qui est en cours de réalisation avec une nouvelle distribution des richesses du monde, la mondialisation en cours.

      Notre élite politique n’a pas encore pris le vent du large, et elle a d’autant plus de mal à le faire qu’elle est entortillée dans un millefeuille obsolète de structures nationales ou locales, politico-sociales, intermédiaires, qu’elle trouve encore confortable.

       Les deux exemples de Bayrou et de Juppé illustrent bien cette situation, Pau ou Bordeaux, au lieu de Strasbourg et de Bruxelles, avec des discours mais pas d’actes.

      Combien de nos politiques ont acquis une vraie expérience des affaires internationales ?

      Notre élite politique a une longue tradition de franchouillardise en même temps qu’elle s’adonne toujours, comme par le passé, à son goût cocardier de vouloir mettre son grain de sel dans toutes les affaires du monde.

     Les initiatives, postures, et interventions extérieures de la Présidence actuelle en donnent une bonne illustration.    

     J’ai déjà écrit quelque part que les initiatives internationales de la République actuelle, la Cinquième, étaient en définitive très proches de celles de la Troisième République de Jules Ferry.

       Dans une de ses lettres du Sud de Madagascar que le colonel Lyautey adressait de Fianarantsoa à Max Leclerc, le 3 juin 1901 ;

    « Or l’état d’âme mondial, la libération de l’ « otium cum dignitate » que vous rapportiez d’Amérique, je crois m’en être largement imprégné au cours de cette campagne de sept ans à travers le monde et je fais tout ce que je puis, par la fréquentation des étrangers, par ma libération de l’uniforme et du bouton, pour m’y maintenir. Seulement cette conception mondiale des choses me rend certainement plus pessimiste que vous au sujet de nos choses intérieures. Je trouve justement que nous nous soyons dans les systèmes spéculatifs, que la majorité chez nous attache trop d’importance aux « vieilles choses » qui selon vous, barrent la route et dont il faut avant tout se débarrasser, parce qu’il me semble qu’elles ne barrent pas grand ’chose…. Je trouve justement que notre Parlement, nos hommes d’Etat ne sont pas assez « mondiaux », et que notre rôle en Chine, au Siam, en Afrique, le développement de nos débouchés, la prospérité de nos ports, la révision étudiée et sérieuse de notre protectionnisme meurtrier, la résurrection de notre flotte marchande devraient passer au premier plan des préoccupations de nos hommes politiques, enlisés dans leurs soucis électoraux, dans leurs querelles contre tant de choses « si tellement » moins redoutables que la concurrence étrangère et que le commerce allemand.  ….        Ma civilisation « mondiale » me fait chaque jour toucher du doigt l’affaiblissement de notre force économique, la timidité de nos capitaux, la timidité de toute affaire, de toute entreprise dans l’incertitude du lendemain, et c’est pourquoi je nous crois très mal gouvernés. L’Amérique, aussi démocratique que nous, a une suite, un programme, une volonté, un « gouvernement et des institutions » : il me semble que nous n’avons plus ni l’un ni l’autre.

Mais voilà bien trop de politique, je m’étais interdit d’en faire. C’est vous qui m’y avez provoquéExcusez m’en donc. » (Lettres du Sud de Madagascar, p,90,91,92)

       Je précise que le général Gallieni avait confié le Commandement Supérieur du Sud de Madagascar au colonel Lyautey en vue de sa pacification et de sa modernisation, un commandement que le « colonialiste » exerça dans de très bonnes conditions dans les conditions de vie précaire qui étaient alors celles de cette région. Il l’avait beaucoup apprécié au Tonkin.

      Ces paroles ne sonnent-elles pas toujours aussi juste plus d’un siècle après, quitte à les transposer ?

      En résumé, notre pays ne sortira de ses ornières qu’en se projetant au dehors, dans un ailleurs qui ne peut être, dans les rapports de force internationaux actuels et prévisibles, qu’un ailleurs européen, en rejetant le dedans des conforts franchouillards, des fausses souverainetés, et des cocoricos.

    J’ajouterai qu’en plus des « vieilles choses », beaucoup de « nouvelles choses », en particulier la mode des tweets de toute nature, pervertissent le pays que nous aimons.

      Les chefs d’Etat seraient donc condamnés à se parler par tweet ?

Jean Pierre Renaud

« Ecrire l’histoire de l’Afrique à l’époque coloniale » Sophie Dulucq- 2 – « Les voies étroites de la légitimité savante »

« Ecrire l’histoire de l’Afrique à l’époque coloniale »

Sophie Dulucq

2

Les voies étroites de la légitimité savante

(c.1890-c.1930) (p,61- 84)

            A lire les pages consacrées à ce sujet, l’adjectif « étroites » parait tout à fait approprié, et j’y ajouterais volontiers l’autre adjectif de « peu convaincantes ».

           « La reconnaissance par les pairs de leur domaine de prédilection est la grande affaire des historiens coloniaux durant la période 1890-1930. Les spécialistes de la question déploient des efforts continus pour conquérir leur légitimité en dehors des sphères strictement coloniales et assurer à leur spécialité une place au sein  des instances savantes. Car si l’histoire des colonies a été laissée à des amateurs ou à quelques spécialistes en marge de l’université, c’est que longtemps, elle n’a pas permis d’envisager une  carrière au sein de l’Alma Mater. Or, à partir des années 1890-1900, ses promoteurs tentent d’occuper le terrain universitaire, de s’infiltrer dans diverses institutions – à la Sorbonne, à l’Ecole libre des Sciences politiques, aux Langues Orientales, à l’Ecole coloniale et dans ses classes préparatoires de lycée, et même au Collège de France » (p,61)

            Question : est-il possible chronologiquement, et compte tenu des situations coloniales de l’Afrique noire, de choisir comme point de départ l’année 1890 ? Je ne le pense pas.

           Plus loin, l’auteure intitule son texte :

         « Tisser les liens de la sociabilité politico-scientifique » (p,63)

         Puis, arrive au cœur du sujet :

       «  Des postes, des chaires, des institutions » (p,66)

      « … De la Sorbonne au Collège de France : au cœur du dispositif universitaire… (p,67)

        Oui, mais avec quels résultats, en comparaison du nombre de postes, de chaires dévolues aux autres disciplines historiques ? A la Sorbonne et dans les autres universités françaises ?

         L’auteure cite la création « politique » d’une chaire au Collège de France en 1921, alors que le Collège en comptait alors quarante, et y a recensé entre 1901 et 1939, 91 enseignants, dont sept d’entre eux avaient une relation avec le monde colonial, mais principalement celui de l’Afrique du nord.

          « … Dans le cas de la Sorbonne comme dans celui du Collège de France, l’introduction de l’histoire coloniale dans le saint des saints de l’Université s’est faite en force, avec toute la puissance de financement et de persuasion des milieux politico- coloniaux, et sans grand enthousiasme –c’est un euphémisme- de la part des prestigieuses institutions concernées. ..

          La prise plus ou moins durable des deux citadelles du Quartier Latin est cependant une étape importante dans la quête de légitimité de l’histoire coloniale en général, et indirectement de son sous-champ africain » (p,72)

             Un texte qui laisse un peu rêveur, compte tenu des expressions utilisées « en force », « sans grand enthousiasme – c’est un euphémisme – », « la prise plus ou moins durable des deux citadelles » 

         J’écrirais volontiers que l’histoire coloniale, en dépit de ces efforts, est restée à proprement parler un des « sous-champs » de l’histoire, et ce type de récit démontre, une fois de plus que contrairement à ce que certains chercheurs à la mode voudraient nous faire croire sur l’existence d’une France coloniale, elle n’avait pas beaucoup d’adeptes, même dans les universités.

        « Exister sur des scènes multiples » (p,72)

          L’auteure cite tout d’abord l’Ecole coloniale qui n’a véritablement existé qu’à la fin du siècle, mais dont on ne peut pas véritablement dire qu’elle a révolutionné la place de l’histoire coloniale, et les autres exemples cités non plus.

       « Une réussite en demi-teinte ? » (p80)

        Est-ce que l’appréciation ci-après répond à cet intitulé, ainsi que les textes qui suivent ?

      « La stratégie d’institutionnalisation et de légitimation savante s’avère en grande partie payante puisque dans les années 1930, le domaine dispose de revues, d’une chaire au Collège de France, d’un enseignement diffusé par de multiples canaux. Le temps est favorable à l’idée impériale et cette faveur rejaillit sur l’histoire qui rencontre une curiosité certaine, et donc des lecteurs potentiels. » (p,80)

       Une stratégie ? Vraiment ? Initiée par qui ?

      « Faveur » ? Alors que Lyautey, un des responsables de la grande exposition coloniale de 1931, déclarait qu’en définitive, elle n’avait pas changé grand-chose dans l’opinion publique ?

       D’autres «  initiés » semblaient partager cette analyse avec les termes que j’ai soulignés :

        « Mais si l’histoire coloniale semble avoir gagné une certaine reconnaissance scientifique dans les années 1920-1930, ce n’est pourtant pas le sentiment de ceux qui en sont les principaux protagonistes. Selon Georges Hardy dans Les éléments de l’histoire coloniale (1921), l’histoire des colonies souffre d’un statut subalterne : face à l’histoire de France, elle se trouve dans la même position périphérique que les colonies vis-à-vis de la métropole. Et Georges Hardy ne cesse de plaider pour l’existence autonome de l’histoire colonialece qui prouve que cela ne va guère de soi.

         Alors que la discipline historique s’est dans son ensemble professionnalisée, constituant une communauté formée dans les mêmes moules universitaires et se perçoit de façon idéalisée en position de coupure avec le monde civil – l’historien au-dessus des débats partisans -, l’ancrage de l’histoire coloniale dans le monde politique et dans celui des affaires lui confère une double image d’amateurisme et d’engagement militant. La dimension idéologique de l’histoire coloniale et ses liens consubstantiels avec le projet impérial lui valent la suspicion dans les milieux universitaires de l’époque de sa production. Comment concilier en effet ces deux exigences incompatibles : siéger dans les sphères éthérées de la Science et servir le projet impérial ? Or historiens et géographes coloniaux ne cessent de revendiquer la dimension utilitaire de leur spécialité» (p,81)

          Pourquoi ne pas retenir l’expression de « statut subalterne » accordé à l’histoire coloniale, en y ajoutant une des expressions utilisées plus loin, sa « relative marginalisation » ?

       « Enfin, la relative marginalisation  de l’histoire coloniale est à rapprocher de celle qui frappe la géographie coloniale à la même époque : elle tient pour une part au statut de l’histoire et de la géographie sous la III ème République. Ces deux disciplines occupent certes une place centrale dans la diffusion du message républicain et national, mais c’est la connaissance du passé et du territoire de la métropole qui importe avant tout : « Le monde colonial n’est pas oublié, mais se trouve dans une position seconde, une sorte de prolongement de la France au-delà des mers dont il importe de connaitre l’existence mais pas au même point que celle de la mère patrie » » (p,83)

          Une formulation gentillette, pour ne pas dire que la métropole, même dans ses instances reconnues comme scientifiques, n’était pas encore imprégnée d’une culture coloniale ou impériale, telles que les ont décrites certains chercheurs postcoloniaux atteints du mal bien connu et trop répandu d’anachronisme, ou de carence en méthodologie statistique, au point que les universités françaises aient alors considéré le domaine colonial comme un  domaine sérieux.

        Il ne s’agissait pas uniquement  dans le cas d’espèce de « tâtonnements épistémologiques » (p,84), mais du constat que les colonies comptaient en définitive assez peu dans la société lettrée de la Troisième République .

Jean Pierre Renaud – Tous droits réservés

« Situations coloniales » d’Afrique ou d’Asie -3ème Partie

« Situations coloniales » d’Afrique ou d’Asie, avec le regard de voyageurs romanciers et géographes »
Années 1905- 1931
La 2ème partie a été publiée le 18 mai 2015
3ème Partie
II – Les scènes coloniales

Les scènes décrites dans les romans choisis s’inscrivent évidemment dans une chronologie de domination coloniale aux caractéristiques différentes, entre la première période de conquête et de mise en place des premières bases de la colonisation, les récits de Conrad, de Farrère, et de Maran, et la deuxième période qui suivit la première guerre mondiale, celle de la consolidation coloniale, avec les récits de Gide, d’Albert Londres, de Weulersse, ou d’Orwell.

Mais la lecture de ces récits de voyages ou de « fiction » romanesque donnera la possibilité aux lecteurs de découvrir à la fois le patchwork qu’était le monde africain des années 30, en allant de l’ouest à l’est, et du centre au sud, mais avant tout le grand écart de « modernité » qui séparait ces morceaux du patchwork colonial, la variété infinie des scènes, avec une très faible pénétration occidentale dans beaucoup de territoires, en contraste avec l’explosion industrielle et urbaine qui saisissait déjà les Afriques centrales et australes.

Une des œuvres choisies, « Une histoire birmane » de George Orwell, a pour objectif de proposer une ouverture sur la colonisation britannique en Asie, la Birmanie, d’après la première guerre mondiale.

Dans son livre « Les civilisés » couronné par le prix Goncourt 1905, Claude Farrère faisait la description romancée de la nouvelle vie de la société coloniale de Saigon au début du vingtième siècle, une société jouisseuse et décadente.

Ancien officier de marine ayant bourlingué sur les mers du globe, il savait de quoi il parlait, même si le roman pouvait quelquefois avoir un caractère satirique un peu trop prononcé.

Le croiseur le Bayard sur lequel naviguait l’officier de marine de Fierce venait d’accoster à Saigon et ce dernier profitait de ses heures de liberté pour découvrir et apprécier la vie mondaine de la bonne société coloniale de Saigon, festins, fêtes, alcool, et débauches….

Le récit du dîner du contre-amiral, commandant la deuxième division de l’escadre de Chine chez le lieutenant- gouverneur Abel, dîner auquel assistait de Fierce vaut son pesant d’opium :

De la bouche du lieutenant-gouverneur Abel :

« – Le Chinois est voleur et le Japonais assassin ; l’Annamite, l’un et l’autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l’Europe ne connait pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l’emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous fussions, nous les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie…

  • Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes coloniales. Je n’incrimine point les colonies : j’incrimine les coloniaux, – nos coloniaux français,- qui véritablement sont d’une qualité par trop inférieure.
  • Pourquoi ? interroge quelqu’un.
  • Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d’être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi, la métropole garde pour elle soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n’exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiette et les vide-gousset. – Ceux qui défrichent en Indochine n’ont pas su labourer en France ; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute ; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège ; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut pas s’étonner qu’en ce pays l’Occident soit moralement inférieur à l’Asiatique, comme il l’est intellectuellement en tous pays. (page 97)

La scène coloniale que décrivait Claude Farrère, c’est-à-dire essentiellement la capitale de l’Indochine, Saigon, donnait déjà l’aspect d’une cité moderne dotée de belles villas, d’un réseau électrique, de moyens de locomotion, de cafés, d’un théâtre.

La description du grand bal du gouverneur général mérite également un détour de lecture:

« Tout Saigon était là. Et c’était un prodigieux pêle-mêle d’honnêtes gens et de gens qui ne l’étaient pas, – ceux-ci plus nombreux : car les colonies françaises sont proprement un champ d’épandage pour tout ce que la métropole crache et expulses d’excréments et de pourriture.- Il y avait là une infinité d’hommes équivoques, que le code pénal, toile d’araignée trop lâche, n’avait pas su retenir dans ses filets : des banqueroutiers, des aventuriers, des maîtres chanteurs, des maris habiles, et de quelques espions ; – il y avait là une foule de femmes mieux que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent moyens dont le plus vertueux était l’adultère. – dans ce cloaque, les rares probités faisaient tache. » (p,197)

Il s’agit avant tout d’un roman libertin dont les intrigues entre les sexes tournent autour de trois personnages, un officier de marine, Fierce, en escale, un médecin, Mévil, perclus de drogues et de débauches, et un ingénieur, Torral, tourné vers le sexe « fort », tout trois obsédés de sexe et d’aventures.

Le roman décrit ces romances libertines, mais paradoxalement, Fierce et Mévil en arrivent, au bout de leurs débauches, à espérer gagner la main et le cœur de deux femmes vertueuses, celle d’une jeune femme pupille, Sélysette, en ce qui concerne Fierce, et tout simplement celle de la fille du lieutenant- gouverneur pour Mévil.

Compte tenu de leur petit nombre, les femmes vertueuses avaient en effet fort à faire pour ne pas succomber aux entreprises très hardies des messieurs débauchés.

Le roman expose les nouvelles addictions des « civilisés », maîtresses ou congaïs, whisky, cocaïne, opium, et à l’occasion, les nombreuses « pipées » de Torral,

L’auteur décrit la vie mondaine de Saigon, les jeux au « Cercle » colonial, sorte de répondant des « Club » anglais, les diners, les excursions, mais avant tout une société coloniale avide de plaisirs artificiels ou non.

Le récit se développe sur un fond de rivalité et de guerre avec la Grande Bretagne, c’est à dire une flotte beaucoup plus puissante que la française, et fait à un moment donné un sort à une grande opération de pacification au Cambodge, c’est-à-dire l’écrasement d’une révolte indigène, « l’ordre de Paris était de massacrer les pirates » (p,249).

Ce qui fut fait, les 58 pirates eurent la tête coupée, selon la coutume de ces régions, et l’officier Fierce, saisi par la fureur de cet affrontement, commit un viol sur une jeune fille.

Un fond de rivalité franco-anglaise qui trouve son dénouement à la fin du récit, au large du Cap Saint Jacques avec la défaite de la petite flotte française de sept torpilleurs face à la flotte anglaise de neuf cuirassés de ligne, une défaite qui vit la mort héroïque de l’officier Fierce, chargé en tous points de sauver « l’honneur ».

Le roman de Claude Farrère illustre à sa façon la plupart des situations coloniales françaises qui n’incitaient pas les femmes à l’expatriation, avant la révolution des transports et celle de la santé.

En raison des conditions de vie sanitaire et sociale, les femmes européennes mirent beaucoup de temps à rejoindre la plupart des colonies. Beaucoup de ces femmes avaient alors le profil des aventurières, à l’exemple de beaucoup d’hommes qui n’étaient venus que pour l’aventure coloniale, tel ce gouverneur épousant par exemple, en Indochine, sa femme de chambre…

Lyautey racontait dans l’une de ses lettres « Lettres du Tonkin et de Madagascar » l’inauguration de la nouvelle ligne de chemin de fer Hanoï – Lang-Son et son retour dans le train des officiels en compagnie du demi-monde des gens d’Hanoï. L’anecdote a été citée dans un de mes textes intitulés « Gallieni et Lyautey, ces inconnus »

Et dans une autre de ses lettres (1896), avant son départ d’Hanoï pour Saigon, il relatait quelques-unes des mondanités d’Hanoï qui donnent un éclairage sur la composition et la vie de cette société coloniale :

Le versant français d’Hanoï:

La découverte, janvier 1895 :

« Et les nouveaux venus comme moi, dans cette ville à guinguettes et à lumière électrique, à société philharmonique et à loge maçonnique, ont peine à se figurer que ce soit d’hier cette histoire déjà reculée par la légende aux arrière-plans, 22 ans seulement depuis Garnier, 11 ans depuis Rivière… » (LT/p,218)

Après la première guerre mondiale, les récits décrivaient déjà un autre monde colonial.

Dans « Terre d’Ebène », Albert Londres dépeint un processus de colonisation française qui ressemble, à l’exception du Congo, à une sorte de train-train où l’administration, c’est-à-dire les « Commandants », les administrateurs coloniaux y jouant le premier rôle.

Peut-être conviendrait-il de préciser que cette situation résultait d’un manque de ressources et de la passivité de la métropole, que l’auteur dénonçait à maintes reprises !

Albert Londres commença son voyage au Sénégal, une colonie qui avait la particularité de compter sur son territoire quatre communes de plein exercice, comme en métropole, et des habitants qui avaient la qualité de citoyens, une exception historique, car dans le reste des colonies, la citoyenneté française n’était accordée qu’au compte-gouttes.

Après Dakar, le journaliste emmenait ses lecteurs dans le bassin du Niger, faisait halte à – « Tombouctou ! Brûlant labyrinthe ! » (p,83) – une ville qui fut longtemps aussi mystérieuse qu’inconnue, et dont la conquête causa une grande désillusion, à la mesure de toutes celles qui furent celles des Français les plus avertis sur les richesses de l’Afrique de l’ouest.

Albert Londres se rendit ensuite à Ouagadougou, la capitale de la Haute Volta d’alors (le Burkina-Fasso), qui ne comptait que 300 européens, où y fît la connaissance du Moro Naba, le grand prince indigène des lieux. Il en décrivait les mœurs, les mariages, à la manière d’un ethnologue, mais il s’attardait beaucoup sur la façon dont le réseau routier avait été construit :

« Ah ! Les belles routes ! On ne peut rien imaginer de mieux. Je ne plaisante pas ; demandez plutôt aux indigènes ! Elles sont d’autant plus remarquables qu’elles ne nous ont pas coûté un cauri.

On n’a dépensé que du nègre. Sommes-nous si pauvres en Afrique noire ?

Pas du tout ! Le budget du gouvernement général possède une caisse de réserve de je ne sais combien de centaines de millions… » (p,104)

Il n’est pas dans mes intentions de critiquer ce type d’analyse qui ne rendait compte que d’une partie du problème de financement des équipements de l’Afrique Occidentale Française et des budgets en général.

Comme je l’ai longuement exposé sur ce blog dans mes analyses de la thèse de Mme Huillery, cette dernière s’est efforcée de démontrer, sans succès à mon avis, que, contrairement à ce que le vulgum pecus croit ou ne croit pas, et en AOF précisément, ces territoires avaient été en définitive une bonne affaire pour la France.

A Bobo Dioulasso, le journaliste y décrivait des femmes à plateaux, et son récit était émaillé d’observations sur les mœurs des noirs, leurs croyances, l’importance des féticheurs, des sorciers.

Au Dahomey (le Bénin), le journaliste relevait :

« Royaume des féticheurs, c’est-à-dire du poison, le Dahomey est dans la main des sorciers. » (p,176)

Jusqu’au Gabon, c’est-à-dire au « drame du Congo Océan » (p,186), le lecteur fait la connaissance d’une Afrique traditionnelle qui commençait à être chahutée par la colonisation, les premières initiatives des « commandants » avec les nouveaux impôts qui n’existaient pas jusqu’alors, plus que par les autres blancs, de rares colons, et avant tout par la construction d’un réseau de pistes routières couvrant une Afrique qui en était privée.

Albert Londres se rendait alors à Pointe Noire et au Congo, pour voir le fameux chantier de la construction du nouveau chemin de fer du Congo- Océan dont les abus défrayaient déjà la chronique politique et journalistique depuis des années, une idée coloniale bien française qui s’inscrivait, vu les immenses difficultés de l’entreprise, à travers la forêt et le massif infranchissable du Mayombe, qu’avaient traversé quelques années auparavant Brazza et Marchand, en dehors de tout sens des réalités, dans le catalogue des folies coloniales.

A Pointe Noire, le journaliste découvrait :

« Pointe Noire ! Assez noire !

Un Portugais, un Pétruquet, comme disent les nègres, a construit là un petit kiosque, c’est l’hôtel, le restaurant c’est tout ! C’est la tente des naufragés… C’est la colonie au premier âge. Pointe Noire n’existe qu’en espérance. Pointe Noire aura cent mille habitants… Pour l’heure, Pointe Noire a surtout un phare, un hôpital et une douane… » (p,195)

« Deux jours plus tard, j’eus mes porteurs. De Pointe Noire j’allais gagner Brazzaville et voir comment on construisait le chemin de fer. Cinq cent deux kilomètres en perspective…

Mes vingt-sept Loangos sont là (ses porteurs)…ils présentent le tipoye. C’est la première fois que je monte dans un instrument de cette sorte… Les porteurs posent le brancard sur leur tête…Et les voilà qu’ils trottent. Quant à moi, assis au- dessus d’eux, dans mon bain de siège, mes jambes pendent comme celles d’un pantin et mon torse, de haut en bas, s’anime comme un piston en folie… »

Après avoir fait dans le premier « tacot » de chemin de fer les soixante-dix-sept premiers kilomètres déjà construits, Albert Londres découvrait le fameux chantier :

« J’arrivai au sentier de fer.

La glaise était une terre anthropométrique ; on y voyait que des empreintes de pied. Là, trois cents nègres des « Batignolles » frappaient des rochers à coups de marteau… « Allez Saras, allez ! Les contremaîtres blancs étaient des Piémontais, des Toscans, des Calabrais, des Russes, des Polonais, des Portugais. Ce n’était plus le Congo-Océan, mais le Congo-Babel. Les capitas et les miliciens tapaient sur les Saras à tour de bras…

Et j’arrivai à la montagne de savon. Pendant trois heures j’allais me comporter ainsi que la pierre de Sisyphe. Tous les cent mètres je glissais et, après avoir tourné comme toupie ivre, interrompant mon ascension, je piquais du nez ou je m’étalais sur le dos… On atteignit le sommet ? On redescendit… Deux cent nègres, sur le sentier même, étaient accroupis le long d’un gros arbre abattu. C’était une pile de pont. Ni cordes ni courroies, les mains des nègres seulement pour tout matériel. Comme chefs : deux miliciens, trois capitas, pas un blanc…

Un milicien comptait : « Oune ! doe ! tôa ! » et, pris soudain d’un accès d’hystérie, possédé par le démon de la sottise, il courait sur cette pile qu’il voulait qu’on soulevât et cinglait les pauvres dos courbés. Les dos ne bronchaient pas… (p,204)

Cela eut lieu le 22 avril, entre onze heures et midi, sur la route des caravanes, après avoir passé la montagne de Savon, deux kilomètres avant M’Vouti. »

Les malades et les morts :

« Je pensais qu’entre octobre 1926 et décembre 1927, trente mille noirs avaient traversé Brazzaville « pour la machine », et que l’on n’en rencontrait que mille sept cents entre le fleuve et l’Océan !

Je me répétais que de l’autre côté, les Belges venaient de construire 1 200 kilomètres de chemin de fer en trois ans, avec des pertes ne dépassant pas trois mille morts, et que chez nous, pour 140 kilomètres, il avait fallu dix-sept mille cadavres.

Je me répétais que si le Français s’intéressait un peu moins aux élections de son conseiller d’arrondissement, peut-être aurait-il, comme tous les peuples coloniaux, la curiosité des choses de son empire, et qu’alors ses représentants par-delà l’équateur, se sentant sous le regard de leur pays, se réveilleraient, pour de bon, d’un sommeil aussi coupable. » (p,211)

Trois observations : la première, côté belge, la géographie beaucoup plus facile du tracé du chemin de fer n’avait rien à voir avec celle du Mayombe, mais cette caractéristique n’excuse pas un tel désastre ; la deuxième, entre le Congo français et le Congo belge, et nous le verrons plus loin avec le géographe Weuleursse, les potentiels de développement économique étaient très différents, et quelques provinces riches du Congo Belge étaient déjà en plein développement ; et enfin, la troisième à laquelle nous attachons sans doute le plus d’importance : contrairement à certaines thèses qui laissent à croire que la France était coloniale, qu’elle baignait dans une culture coloniale ou impériale, au choix, la France n’a jamais eu véritablement la fibre coloniale, et le jugement d’Albert Londres, l’ensemble de son reportage à la fin des années 1920 en apporte une fois de plus le témoignage.

Dans le livre Batouala, et comme nous l’avons déjà souligné, Maran brossait le tableau impitoyable des excès de la première colonisation des blancs dans les forêts de l’Oubangui Chari, mais plus encore la vie indigène d’une tribu, ses mœurs, ses coutumes, ses croyances, la chasse, la danse, la grande fête de l’excision et de la circoncision, centrée dans ce roman sur l’histoire des relations amoureuses entre le vieux chef Batouala, sa jeune épouse, la belle Yassigui’ndja, (il en avait huit), et un jeune rival, Bissibi’ngui.

Ce roman faisait découvrir avant tout les réactions d’incompréhension, d’hostilité, que ressentaient les Noirs à l’égard des Blancs :

« Aha ! Les hommes blancs de peau, qu’étaient-ils venus donc chercher, si loin de chez eux en pays noir ? Comme ils feraient mieux, tous de regagner leurs terres et de n’en plus bouger. (p,21)

En résumé, le portrait d’une scène coloniale de forêt vierge dont les premiers blancs, quelques-uns seulement, venaient complètement bouleverser les modes de vie, dans les apparences tout du moins, alors que dans une région géographique d’Afrique équatoriale voisine belge ou sud-africaine, l’intrusion des blancs, comme nous le verrons, a, tout autrement, et de façon plus systématique, ouvert la voie d’un autre monde, avec la construction d’usines, de lignes de chemin de fer, de villes nouvelles.

Il convient de noter par ailleurs qu’André Gide, dans son récit de voyage au Congo, comparativement à celle de Maran, proposait une vision aseptisée de la même colonie de l’Oubangui Chari qu’il traversa en « touriste ».

Dans le livre « Voyage au Congo », André Gide livrait ses impressions de voyage le long d’un itinéraire qui le conduisit, avec son compagnon, le photographe Marc Allégret, de Bangui au lac Tchad, et de Fort Lamy à Maroua, puis à Douala, au Cameroun. Il décrivait les paysages, mornes ou magnifiques, les mœurs des tribus rencontrées, sauvages ou pacifiques, et s’attachait à raconter par le menu ses aventures de voyageur « mondain » empruntant successivement tous les moyens de locomotion de l’Afrique de l’époque, baleinières, chaises à porteurs, chevaux, et plus rarement sur les premières routes aménagées, une automobile.

A le lire, on en retire un peu l’impression d’un récit tiré d’un voyage organisé par la célèbre agence Cook qui était déjà connue pour tous les voyages qu’elle organisait dans les pays exotiques : ici, au lieu de cette agence, l’administration coloniale était mise au service du voyage du grand écrivain, ami de quelques gouverneurs des colonies.

André Gide expliquait dans un article paru dans la Revue de Paris du 15 octobre 1927, sous le titre « La détresse de notre Afrique Equatoriale » :

« Lorsque je me décidai à partir pour le Congo, le nouveau Gouverneur général eut soin de m’avertir : – Que n’allez-vous pas plutôt à la Côte d’Ivoire, me dit-il. Là tout va bien. Les résultats obtenus par nous sont admirables. Au Congo, presque tout reste à faire. « L’Afrique Equatoriale Française a toujours été considérée comme la cendrillon » de nos colonies. Le mot n’est pas de moi : il exprime parfaitement la situation d’une colonie susceptible sans doute de devenir une des plus riches et des plus prospères, mais qui jusqu’à présent est restée l’une des plus misérables et des plus dédaignées ; elle mérite de cesser de l’être. En France, on commence à s’occuper d’elle. Il est temps. Au Gabon, par suite de négligences successives, la partie semble à peu près perdue. Au Congo, elle ne l’est pas encore si l’on apporte un remède à certains défauts d’organisation, à certaines méthodes reconnues préjudiciables, supportables tout au plus provisoirement. Autant pour le peuple opprimé qui l’habite, que pour la France même, je voudrais pouvoir y aider…

Je sais qu’il est des maux inévitables ; ceux dus par exemple au climat… il est enfin certains sacrifices cruels, j’entends de ceux qui se chiffrent par vies d’hommes… Aucun progrès, dans certains domaines, ne saurait être réalisé sans sacrifices de vies humaines…

Par quelle lamentable faiblesse, malgré l’opposition des compétences les plus avisées, le régime des Grandes Concessions fut-il consenti en 1899… Mais lorsqu’on vient à reconnaître l’occulte puissance et l’entregent de ces sociétés, l’on cesse de s’étonner, c’est à Paris d’abord qu’est le mal… » (p,532)

Au risque d’avoir mauvais esprit, je serais tenté de dire que le grand écrivain noircit plus de pages consacrées aux lectures qu’il continuait à faire, quelles que soient ses conditions de vie, en baleinière ou au bivouac, aux évocations littéraires où il excellait, aux lettres d’amis, qu’à l’analyse de l’Afrique coloniale, pour ne pas ajouter que les pages consacrées au petit singe Dindiki qu’il avait adopté paraissent un peu disproportionnées par rapport à l’objectif supposé de ce voyage.

Extraits de textes des œuvres citées

Jean Pierre Renaud – Tous droits réservés

Le livre « Les empires coloniaux » – Lecture critique 3 « L’Etat colonial »

Le livre « Les empires coloniaux »

Sous la direction de Pierre Singaravélou

Lecture critique 3, suite

Chapitre 5 « L’Etat colonial » Sylvie Thénault

           Un chapitre qui suscite évidemment la curiosité d’un lecteur qui a eu une formation de droit public, qui a servi l’Etat, et qui enfin, a eu l’occasion professionnelle et privée de se faire une petite idée de l’Etat colonial et de son fonctionnement concret.

         Notons tout d’abord qu’il s’agit d’une synthèse fouillée, mais à partir d’une historiographie abondante exploitée peut-être avec un brin d’ethnocentrisme qui ne dit pas son nom.

        Les premières lignes de la réflexion formulent dès le départ une question légitime, car c’est bien là le cœur du sujet :

       « L’Etat colonial existe-t-il ? Pour provocante qu’elle soit la question est posée dans l’historiographie, et la réponse est parfois négative. Toute définition formaliste de l’Etat, relative à l’organisation des institutions, conduit ainsi à nier l’existence d’Etat aux colonies…. »

      Quelle définition donner à cet Etat dont les formes ont été effectivement et historiquement tellement variées selon la nationalité du colonisateur, la situation coloniale ou le moment colonial, sous des formes juridiques et institutionnelles de toute nature et en mouvement permanent ?

        Ceci dit, j’ai envie de dire dès le départ que l’Etat, en tant que forme d’institution politique de type unitaire, qu’il s’agisse de l’empire britannique ou de l’empire français, est peut-être le seul héritage de longue durée, avec la langue, qui ait survécu après la décolonisation.

       Quelles peuvent être les caractéristiques pertinentes d’une analyse comparative et critique ?

        « Une projection métropolitaine vers l’outre-mer » (p,228) ?

        A la condition qu’ait existé une volonté de projection politique de la forme d’Etat qui existait en métropole, comme ce fut en partie le cas en Afrique noire française après la seconde guerre mondiale, et qu’elle fut concrètement possible sur le plan financier ! 

      Projection d’une bureaucratie plutôt que d’un Etat, en tout cas un Etat bureaucratique dans le cas de la France ? Il n’est qu’à lire les opinions qu’émettaient à ce sujet Gallieni et Lyautey.

       Au cours de la première moitié du vingtième siècle, quoi de commun entre les émirats du nord de la Nigéria, du Sokoto et de Kano,  qui permirent à Lugard de défendre l’idée de « l’indirect rule » ou les chefferies des villages d’une forme d’Etat colonial d’une Côte d’Ivoire qui ne connut d’existence qu’en 1893 ?

       Quoi de commun entre ce type d’Etat éparpillé, sorte de poussière d’Etat de la forêt, avec l’Etat colonial unitaire de la Côte d’Ivoire qui lui a succédé, et enfin son héritier, l’Etat indépendant des années 1960 ?

     A la fin du dix-neuvième siècle, les Emirats du Sokoto et de Kano n’avaient pas d’équivalent dans le bassin du Niger, qu’il s’agisse de ceux des Almamy Ahmadou ou  Samory.

       Au « moment colonial » des conquêtes, en Indochine, Lyautey défendit  l’idée de la préservation de la monarchie de l’Annam, alors qu’à Madagascar, le gouverneur général Gallieni, dont il admirait l’action, mit par terre une monarchie merina, bien moins structurée que celle d’Annam, qui commençait à placer la grande île sur une trajectoire de modernité.

        Au résultat, en Indochine comme à Madagascar, la France mit en place des administrations bureaucratiques directes, mais qui auraient été inefficaces sans l’appui de truchements indigènes très divers, ne serait-ce que le recours le plus souvent indispensable à des interprètes.

         On savait grosso modo à quoi correspondait un régime monarchique d’Europe, mais outre-mer, que savait-on des formes d’organisations en place, de leur fonctionnement, de leur inspiration souvent religieuse, sinon magique, à la base ?

        Etat moderne ou non ? Dans son livre sur « La domination occidentale en Asie », M.Panikkar relevait qu’elle lui avait légué « l’idée de l’Etat moderne » (page 428)

     « L’Etat colonial au concret (p,231-chapitre 5)

     2-1 Un Etat sous-administré » : l’analyse souligne bien le rôle des peuples coloniaux :        « C’est dans ces conditions que le sujets coloniaux furent massivement impliqués dans l’Etat colonial »

      Pourquoi ne pas dire que, sans les sujets coloniaux, il n’y aurait pas eu d’Etat, et donc que sa    nature leur était très largement due ?

     2-2 « et coercitif » effectivement, mais avec de telles variantes qu’il parait difficile de se contenter de cette seule notation, moins encore en y ajoutant l’existence d’un « réseau coercitif », à quel moment et où ?

      Pensez-vous qu’entre 1918 et  1960 les administrateurs effectuaient leurs tournées en utilisant la chicote ?

     La réflexion sur l’ethnographie coloniale laisse  rêveur :

     «  C’est dans ces conditions que les administrateurs coloniaux participèrent largement à l’élaboration d’une ethnographie propre à servir la domination, en étudiant les langues, la religion, les pratiques culturelles ou encore l’organisation sociale de leurs administrés : ces connaissances étaient considérées comme nécessaires à leur gouvernement quotidien et, en particulier, au recrutement d’intermédiaires servant de relais à l’autorité coloniale. »  (p,239)

      Questions à l’auteure : à son avis, combien d’administrateurs dont les affectations changeaient souvent, parlaient un dialecte local ? Alors qu’ils étaient le plus souvent entre les « mains » de leurs interprètes ou des chefs de village !

       Pourquoi à votre avis, un parti comme le RDA, celui de M. Houphouët-Boigny a pu aussi facilement dans sa Côte d’Ivoire natale en faire rapidement une administration parallèle, et une véritable machine de guerre politique ?

     C’est par ailleurs faire injure, à mon humble avis, aux administrateurs peu nombreux qui ont apporté leur pierre à la connaissance de ces peuples nombreux dont on ignorait même l’existence.

      Qui exerçait donc et réellement le pouvoir colonial ?

      S’agissait-il, sauf exception de l’ethnographie des administrateurs ou de celle des traditions écrites qui existaient dans les états musulmans, ou des  traditions orales qu’on leur rapportait au sein des peuples sans écrit, avec la collaboration des griots ?

Pourquoi ne pas remarquer aussi que le regard historique occidental a beaucoup de peine à échapper au filtre de ses lunettes de jugement, alors que toute une partie de l’analyse et donc de la comparaison relevait d’un monde « invisible », qui échappait de multiples façons, souvent magiques, à l’Etat colonial ?

     Ce concept, tel que nous avons l’habitude de le comprendre ou de l’utiliser, parait tout à la fois trop maniable et trop ambigu : que voulait dire l’Etat sur le Niger, sur le Fleuve Rouge, sur la Betsiboka dans les années 1900 ? A Madagascar, chez les Merinas des plateaux ou chez les Baras ou les Antandroy du sud ?

      Quelle forme pouvait revêtir un « Etat » dans une société animiste ou dans une société déjà marquée par l’Islam ? Dans un territoire fractionné de la forêt ou dans un espace dégagé du Sahel ? Dans un territoire de petits chefs coutumiers ou dans un territoire doté déjà d’une armature d’Etat, telle par exemple celle des émirs du Sokoto ou de Kano, en Nigéria, des cours impériale ou royale d’Hué ou de Tananarive?

    Jusque dans les années 1950-60, et au nord du Togo, quelle perception les populations locales qui, pour certaines d’entre vivaient encore à l’état nu, pouvaient-elles avoir de l’Etat ? Lorsqu’elles venaient au marché du chef-lieu,  à Sansanné-Mango, les images de quelques cases de type européen, quelques écoles, une petite mosquée, et dans le cours des jours, selon les années, les recensements,  et chaque année la levée de l’impôt de capitation à payer. Peut-être la conscience que l’existence d’une route les reliant à la côte et d’autres pistes constituaient le véritable changement, c’est-à-dire celui de l’Etat colonial, ou encore, les tournées de l’administrateur de la France d’Outre-Mer, le Commandant de Cercle, ou de celles, aussi rares, des infirmiers ou des agents de quelques services  techniques.

        Dans le nord Togo des années 1950, quels pouvaient bien être les signes de cet Etat colonial pour les populations Tamberma des montagnes de l’Atakora qui vivaient encore dans leurs habitations forteresses à l’état nu, à l’écart des étrangers ?

     Pourquoi donc ne pas mettre en doute les capacités qu’aurait eues le pouvoir colonial de mettre en place une forme d’Etat nouveau et moderne, sinon une superstructure d’Etat, sur une période historique relativement courte, de l’ordre de cinquante ou soixante ans  en Afrique noire ?

      L’auteure a tout à fait conscience de la difficulté de la tâche en intitulant une de ses parties

      «  3. Un Etat qui fait polémique » (page 246)

       « Intériorisation subjective de ses acteurs » : lesquels ? A voir ! (p,249)

       « les limites de la domination » : sûrement ! (p,250)

         Quant à « l’invention de la tradition » présentée comme un des outils de l’autorité coloniale, je dirais simplement que l’histoire actuelle dite « subalterne » devrait se féliciter de disposer de ce type de documentation bien ou mal collectée, dans toutes les régions d’Afrique de civilisation orale qui confiaient à leurs griots le soin de conserver et de transmettre l’histoire de leur peuple. Comment ne pas trouver que cette interprétation souffre par trop de parti pris, pour ne pas dire d’ignorance ?

         Le débat engagé dans les pages qui suivent sur la coercition dans le passage intitulé «  Un sujet épineux entre tous : la transmission de l’Etat colonial » est à mes yeux largement « déconnectée » des réalités de l’administration coloniale, et je dirais volontiers des histoires « connectées » qui, à travers de multiples récits, ne proposent pas un récit historique linéaire ou standard,  quelles que fussent les régions et les époques.

      Ce chapitre a donc  le mérite de proposer une lecture historique du « fait » Etat qui met en lumière, sans toujours le définir, et pouvoir le définir, le rôle trop souvent ignoré ou minimisé des élites locales de lettrés, des  truchements indigènes, dans le fonctionnement de « L’Etat colonial », qui en définitive ne l’était pas vraiment, sauf dans des superstructures bureaucratiques boursoufflées, telles celles de l’administration coloniale française, et dans certains outils de gouvernance.

       Les capitales des fédérations coloniales souffraient effectivement de boursouflure bureaucratique,  à Dakar, Tananarive, ou Hanoï.

       L’appréciation qu’un haut fonctionnaire colonial portait sur ce type d’organisation religieuse, politique, ou sociale me parait bien refléter la prudence dont il faut faire preuve dans la manipulation de nos concepts européens, pour ne pas dire ethnocentriques.

      M.Delavignette, ancien gouverneur colonial, fort de son expérience d’administrateur colonial en Afrique, et de ses observations du terrain écrivait en effet :

      « Il y a autre chose. Pour bien entendre le fait bourgeois dans la société coloniale, il faut voir que la colonie, loin d’être une aventure anarchiste, constitue avant tout une chose d’Etat.

La nature même des pays indigènes exigeait que la colonie fût chose d’Etat. Il n’y a jamais eu en Afrique tropicale de bons sauvages, de naturels vertueux qui vécussent dans une anarchie heureuse. Les peuplades que nous appelons primitives possédaient un Etat qui réglait, avec une stricte minutie, les rapports entre les individus et le Pouvoir. Rien de moins favorable à l’individualisme que la vie en tribu. La colonie n’a été que la substitution d’un Etat à un autre. Elle n’a pu s’imposer aux pays qu’à la condition de leur apporter un autre Etat à la place de l’ancien. Et sous sa forme coloniale l’Etat apparaît aux pays africains comme il est apparu jadis aux provinces françaises d’Europe. Il rassemble les terres, centralise l’administration et cherche l’unité.

    Par la colonie, des pays africains sont tirés vers la notion d’Etat moderne…Dans aucune colonie du Tropique africain, l’Etat ne se borne au rôle de gendarme ; partout il s’essaie à celui de Providence …» (Service Africain 1946, page 45).

     En résumé, je serais tenté de dire qu’il est difficile d’analyser ce sujet avec pertinence, sans tenter de faire apparaître des similitudes et des différences entre les multiples formes de l’Etat colonial, sans oublier la dimension souvent religieuse de tous ces Etats, embryonnaires ou pas, qui ont meublé les empires, allant des sociétés animistes et magiques de la forêt tropicale aux grandes constructions théocratiques du Sahel, de l’Annam, ou de Madagascar, et dans le cas français, la cristallisation des Etats coloniaux dans les villes ou dans les territoires les plus accessibles et les plus acculturés.

       J’ajouterai que ce type d’analyse comparative historique ne peut faire l’impasse des temps coloniaux.

      Je ne suis pas sûr que l’historiographie actuelle propose un compte rendu représentatif des réalités coloniales des différentes époques et des différents territoires, et dans le cas de l’Afrique noire, il est possible de dire que la métropole a effectivement projeté une superstructure  bureaucratique très visible dans les villes côtières, et coûteuse, mais que la brousse a très longtemps échappé à cette emprise.

      Il y a eu effectivement transmission de ce type de superstructure coloniale aux nouveaux Etats indépendants, et les gouvernements issus des indépendances ont renforcé  le poids bureaucratique de ces superstructures favorables au maintien ou au développement du clientélisme.

       Comment ne pas noter en conclusion, qu’avant même l’indépendance de son pays, Modibo Keita, leader politique du Mali, avait déjà institué le parti unique, et préfiguré une dictature qui se coula très facilement dans les anciennes superstructures unitaires de l’Etat colonial, une des rares garanties du pouvoir qu’il était en mesure d’exercer, notamment en raison de la reconnaissance internationale de ce type d’Etat ?

       Senghor, au Sénégal, Sékou Touré en Guinée, et Houphouët- Boigny  en Côte d’Ivoire, firent de même.

       Dernière remarque : pour rendre compte de l’histoire de la décolonisation, certains chercheurs utilisent le double concept d’un Etat-Nation qui aurait émergé de ce processus.

       Il me parait difficile de recourir à ce double concept, dans le cas de l’Afrique noire française, en tout cas, parce qu’il ne reposait pas sur la réalité des sociétés coloniales visées.

Jean Pierre Renaud – Tous droits réservés

Gallieni et Lyautey: fin de parcours documentaire -Haro sur la métropole!

Gallieni et Lyautey, ces inconnus !

Eclats de vie coloniale

Fin du parcours documentaire annoncé sur mon blog, le 5 avril 2012 !

            J’avais alors fait part de mon intention de publier successivement une série de morceaux choisis de témoignages rédigés par les deux « inconnus » qui relataient leurs expériences coloniales en Indochine et à Madagascar, à l’époque des grandes conquêtes coloniales de la Troisième République

            Gallieni servit au Tonkin entre 1892 et 1896, et à Madagascar de 1896 à 1906. Lyautey servit au Tonkin entre 1894 et 1896, et à Madagascar entre 1897 et 1902.

 J’introduisais mon propos en citant un extrait d’une lettre de Lyautey rapportant une de ses conversations avec le colonel Gallieni, à « l’occasion » d’une des colonnes de pacification  qu’il commanda aux frontières de Chine, celle du Ké-Tuong,  la conversation du 3 mai 1895.

            Au commandant Lyautey que le bon « déroulement » de la colonnepréoccupait, le colonel Gallieni lui recommandait d’adopter sa méthode du « bain de cerveau », en s’entretenant de livres reçus, concernant deux auteurs encore plus « inconnus » de nos jours, Stuart Mill et d’Annunzio.

            A travers ces témoignages, le lecteur aura pu se faire une idée de ce que fut l’ expérience coloniale de ces deux personnages coloniaux de légende, telle qu’ils la racontaient avec leur belle écriture, Lyautey y ajoutant la marque personnelle et talentueuse de ses croquis.

            Gallieni et Lyautey formaient un couple d’officiers paradoxal : Lyautey  était profondément marqué par la grande tradition française d’un conservatisme mâtiné de christianisme, alors que Gallieni était un pur produit de l’immigration de l’époque, républicain et laïc dans l’âme.

               Les extraits que nous avons cités des lettres du Tonkin de Lyautey montrent un Lyautey soucieux de ne pas trop toucher aux structures politiques et religieuses traditionnelles de l’Annam, et clair  partisan du maintien des pouvoirs de la Cour d’Annam de Hué.

           Comme chacun sait, ou ne sait pas, en Indochine, la France n’a pas suivi cette ligne politique que Lyautey sut plus tard faire adopter au Maroc.

              Lorsqu’il arriva à Madagascar, Gallieni avait déjà détrôné la reine Rananavolona III, et il n’est pas certain que le même Lyautey aurait  fait le même choix : les destinées de la Grande Ile auraient alors été, et vraisemblablement, différentes.

Car à lire ses lettres, le lecteur en retire l’idée que sa conception de l’empire colonial était proche de celle de l’empire anglais, le pragmatisme et le traitement des « situations coloniales » au cas par cas.

&

            Ainsi que je l’ai annoncé sur ce blog, avant l’été, le lecteur trouvera ci-après la dernière publication de la série « Gallieni et Lyautey, ces inconnus !  Eclats de vie coloniale – Morceaux choisis – Tonkin et Madagascar – Haro sur la métropole ! »

 Leurs auteurs condamnaient à leur façon, la ou les conceptions coloniales d’une métropole, qui n’avait  aucune connaissance des « situations coloniales » que rencontraient les acteurs de la colonisation sur le terrain : tout le monde sur le même modèle, et au même pas, que l’on soit à Hanoï, à Tananarive, ou à Guéret !

           Comme rappelé plus haut, Lyautey avait une doctrine coloniale proche de la britannique, modernisation d’un pays, en tenant compte de leurs pouvoirs établis et de leurs coutumes.

              Les extraits des correspondances relatives à la politique coloniale française du Tonkin  et de  l’Indochine l’annonçaient.

Gallieni et Lyautey, ces inconnus !

Eclats de vie coloniale

Morceaux choisis

Tonkin et Madagascar

Lyautey et Gallieni : haro sur la métropole !

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            Une métropole, tout à la fois incompétente et avare de ses sous !

            Comme nous l’avons vu, le commandant Lyautey était fort bien placé pour donner son avis et son jugement sur les relations qui existaient entre la métropole et la colonie du Tonkin, et Gallieni, fut à son tour, dans le même type de position, en qualité de Gouverneur général de Madagascar pendant presque dix années, pour juger du même type de relation.

            Et leur jugement ne fut pas tendre !    

            Les colonies ne devaient rien coûter à la métropole

            Une remarque préalable capitale, relative au régime financier des colonies, capitale parce qu’elle a conditionné la mise en application de la politique coloniale française, pour autant qu’il y en ait eu toujours une, hors son uniformité tout française.

Les gouvernements de la Troisième République avaient décrété que les colonies ne devaient rien coûter à la métropole, et donc financer leurs dépenses sur les recettes à créer.

         La loi du 13 avril 1900 fixa définitivement ce principe dont l’application dura jusqu’à la deuxième guerre mondiale.

            Les colonies ne devaient rien coûter au pays, mais en même temps le pouvoir central n’avait de cesse, par l’intermédiaire de ses bureaux, de vouloir tout régenter dans les colonies, et donc de passer au rouleau compresseur des standards métropolitains des sociétés et des territoires qui avaient très peu de points communs entre eux, et encore moins avec la métropole.

            Lyautey, à Hanoï, le 20 janvier 1895, à mon frère,

            « Le Ministère par terre, Casimir-Périer par terre, Félix Faure Président. Vous êtes tous fous, vous ne pouvez pas nous laisser fabriquer notre Tonkin sans venir troubler tous nos projets de labeur par cette mortelle et constante instabilité ? Les mandarins rigolent, eux, les tempérés et les sages. » (LTM/p110)

            En 1896, à Hanoï, le commandant Lyautey écrivait à son ami Béranger :

            « …Les deux ans que je viens de passer aux affaires, successivement comme Chef d’Etat-Major du corps d’occupation et comme chef du cabinet militaire du Gouverneur, tenant directement la correspondance avec les ministres métropolitains et recevant la leur, me laisse la stupeur de ce par quoi nous sommes gouvernés. Incompétence, ignorance crasse et prétentieuse, formalisme aveugle, observations de pions aigris, négation dédaigneuse des compétences sur place et des besoins locaux, voilà tout ce qu’en deux ans j’ai pu voir de la métropole ; et cela se résume d’un mot : obstruction. Si le devoir professionnel ne me m’interdisait pas, j’aurais voulu pouvoir faire un recueil des documents sur lesquels j’appuie mon dire et vous le montrer… » (LTM /p148)

      Et dans son nouveau poste, le commandement du sud de Madagascar, le colonel écrivait encore de Fort Dauphin, le 30 décembre 1901, à M.Chailley :

            « …C’est d’abord la maladie de l’Uniformité. C’est peut-être là le plus grave péril et, ici du moins, je le vois grandir plutôt que diminuer. Il vient essentiellement de la métropole : des rouages centraux, du Ministère, des partis pris parlementaires, de l’emballement sur des clichés faussement humanitaires et des fonctionnaires formés dans cette atmosphère et qu’on nous envoie tout faits, au lieu de les envoyer à faire. C’est dans le domaine de la justice que le mal vient de sévir de la façon la plus nocive. Vous l’avez fortement signalé dans Quinzaine du 25 août. Ici ce problème de la justice, déjà faussée par une introduction prématurée, inopportune et exagérée de la magistrature française et de nos codes se pose d’une manière très grave. Mais ce mal de l’uniformité s’étend à toutes les branches. L’application par exemple des règles les plus minutieuses de la comptabilité métropolitaine, étendue aux districts les plus reculés, aux administrations qu’il serait le plus indispensable de simplifier, aboutit à de véritables contre-sens…

Les « règlements » sont des dogmes et ceux mêmes qu’ils fabriquent leur apparaissent au bout de quelques mois comme aussi intangibles que des documents issus d’une « Révélation surnaturelle ». » (LSM/p212)

              Un bref commentaire : rien de comparable entre la politique coloniale anglaise et la française ! La Grande Bretagne laissait une très grande liberté de manœuvre à ses représentants et faisait, sur le plan institutionnel, du cas par cas.

          En fin d’année, nous publierons sur ce blog un essai d’analyse comparative entre les deux « empires » britannique et français.

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Gallieni et Lyautey, ces inconnus. Morceaux choisis à Madagascar – Les femmes

Gallieni et Lyautey, ces inconnus !

Eclats de vie coloniale

Morceaux choisis

Madagascar

19

Les femmes

            Je vous propose enfin de consacrer quelques lignes à un sujet que la plupart des récits coloniaux n’abordent pas, ou refusent d’aborder, donc un sujet tabou, alors que dans la première phase de la conquête coloniale, il était inévitable que ce qu’on appelait alors les « mariages à la mode du pays » se multiplient.

            Le colonel Charbonnel dont le récit est notre source principale l’explique fort bien plus loin.

            Il fallut attendre que la paix civile soit définitivement établie, que les conditions de vie sanitaire s’y prêtent, pour que les premières françaises viennent s’installer dans les colonies.

            Quelques femmes aventurières, telles que madame Bonnetain, épouse du journaliste du même nom, journaliste, qui séjourna au Sénégal, à Kayes, à l’époque du commandement d’Archinard, dans les années 1890, furent des exceptions.

            Dans son livre « Essai sur la colonisation positive » l’historien Marc Michel aborde brièvement le sujet dans son livre, et nous en avons rendu compte  sur le blog du 22 mai 2010.

            Landeroin, membre de la mission Fachoda, en 1898, abordait le sujet dans ses carnets intimes, non publiés, et Binger, l’officier et explorateur, puis gouverneur d’une Côte d’Ivoire dont il fut un des créateurs, évoque aussi le sujet en rendant compte de son passage à « Waghadougou », en1888. Le Chef proposa de lui donner trois femmes.

            En ce qui concerne Madagascar, et ainsi que nous l’avons déjà indiqué plus haut, notre source sera celle du colonel Charbonnel qui décrit dans son livre « De Madagascar à Verdun –Vingt ans à l’ombre de Gallieni » quelques-unes des  situations qu’il connut à l’occasion de son séjour dans la grande île.

Tout d’abord à Tananarive en 1896 :

            «  Nous menions à Soanerane une vie calme. Nos amourettes malgaches y tenaient une large place. Le commandant Henry occupait une belle villa appartenant au Ministre Rasange. Ce Houve intelligent s’était rallié, par intérêt plus que par sympathie. Il avait laissé dans sa villa, comme par oubli, une de ses filles fort jolie, que le commandant appréciait à sa juste valeur.

            Les mœurs malgaches étaient alors extrêmement libres. Les filles y jouissaient de la même liberté sentimentale que chez nous les garçons. Elles prenaient même souvent des initiatives qui, à cette époque lointaine, étaient réservés au sexe fort. Les parents n’y trouvaient pas à redire. Peut-être jugeaient-ils qu’un pseudo-gendre français offrait une sorte de garantie.


         Borel, qui devait avoir une fille prénommée Suzy, aujourd’hui madame Georges Bidault  (voir les précisions plus loin dans le commentaire), ne songeait pas encore au mariage. Il était nanti d’une petite ramatou aux yeux rieurs dans un visage rond, nommée Romaine. Elle devait bien avoir treize ans et atteignait à peine à la poitrine de son seigneur. Le ménage Borel-Romaine décida que je ne pouvais rester célibataire. Il invita un soir Florentine, la sœur ainée de Romaine. Elle était plus épanouie que sa cadette et devait avoir atteint sa seizième année. Dans un pays où l’on rencontre des grand’mères de 22 ans, ce n’est plus la prime jeunesse. Le lendemain, Borel et moi étions beaux-frères à la mode malgache.

            On a beaucoup discuté de ces liaisons franco-malgaches. Il leur a manqué un Loti pour les idéaliser. Certes la morale en était heurtée ; mais condamner à la chasteté tous ces jeunes gens, aurait été exiger beaucoup d’eux. La petite épouse tenait le ménage de son mari temporaire. Elle lui apprenait le malgache. Mon camarade Steiner, qui devait mourir peu après, appelait sa ramatou : « Mon dictionnaire relié en peau ». La fidélité de ces petites épouses n’était pas exemplaire et la durée de leurs deuils n’excédait pas une semaine. Mais bon gré, mal gré, leur sort était lié au nôtre. Si l’insurrection avait triomphé – et en 1896 pareille éventualité ne pouvait être exclue – ces « collaboratrices » ne nous auraient pas survécu.

            Je peux citer deux cas où des officiers durent la vie à leur ramatou. Le premier fut prévenu juste à temps d’avoir à changer son cuisinier qui devait l’empoisonner au tanguin, ce poison national malgache. Contraint d’absorber le plat préparé, le cuisinier en mourut. Le second fut avisé d’une très prochaine attaque contre son poste. Il fit aussitôt occuper les positions de combat par ses Sénégalais qui repoussèrent l’assaut de justesse. » (C/p33)

            Et en 1900, à l’occasion d’une tournée de Gallieni dans le territoire du Sud de Madagascar, confié au colonel Lyautey, Charbonnel racontait :

           « Au déjeuner qui nous réunit, le colonel Lyautey engagea la conversation sur un sujet dangereux, du moins pour les officiers de son état-major. Quelques jours auparavant, alors qu’il nous plaisantait sur nos prétendus succès féminins, nous avions commis, Charley et moi l’imprudence de lui dire : « c’est une règle que les femmes soient attirées par les états-majors. Sous l’Empire, c’était l’état-major de Berthier qui avait le plus de succès auprès des dames de la cour et même des sœurs de l’Empereur. A Madagascar, vous êtes Berthier, mon colonel, vos officiers en profitent. »

           Cette comparaison n’était pas pour déplaire à Lyautey. Malheureusement, il ne l’oublia pas. A table, comptant amuser Gallieni, il s’écria :

–       « Mes officiers sont des « zèbres », mon général. Ils ont tous les succès. Ceux des officiers du maréchal Berthier sont éclipsés. Si Pauline était ici…

–       « La sœur de l’Empereur aurait aujourd’hui cent trente ans », coupa Gallieni.

        Un peu plus tard, il demanda à Charley :

–       « Comment s’appelait ce capitaine qui était l’amant de Pauline Borghèse ? »

       Nous l’avions oublié ; le général nous le dit.

–       « Et rappelez-vous, Charles-Roux, conclut-il, que l’Empereur l’a envoyé se faire tuer en Espagne. A votre place je serais prudent. »

      Les yeux de Gallieni pétillaient de malice derrière les verres de son lorgnon. Après le déjeuner, il me dit :

–       -« Je vous emmène Charbo. Nous allons marcher un peu »

     Il me parla des affaires du commandement supérieur et me fit part de sa satisfaction

–       « Votre colonel, me dit-il, mène grand train. Cela coûte cher. Essayez donc de réduire le nombre des porteurs qu’il emmène dans ses tournées. »

–       « Pas commode mon général »

–       « Je sais. Essayez tout de même. A propos de ces histoires sentimentales, l’écho m’en est parvenu à Tananarive ; Je n’aime pas beaucoup cela. »

      Je racontai mes propos imprudents sur l’état-major de Berthier, que le colonel aurait dû oublier. Je donnai l’assurance au général qu’il y avait une grande part d’exagération et que d’ailleurs aucun incident ne s’était produit.

–       « Aucun incident ? Que voulez-vous dire ? Les maris ? Oh ! les maris ! Que diable ! Les malgaches sont charmantes. »

–       « Mais mon général, chacun de nos officiers a sa « ramatou ».

–       « Alors, dites-leur de s’en contenter. »

–       « Bien, mon général ».

      C’était le seul reproche que Gallieni m’adressa au cours d’une collaboration de vingt ans.   Il n’était pas très grave, ni très mérité. « (C/p,164)

Commentaire

 Un premier commentaire pour la petite ou la grande anecdote historique :

        Suzy Borel devint effectivement l’épouse de George Bidault,  l’homme politique bien connu de la 4èmeRépublique, grande figure de la Résistance et du parti politique MRP, ministre à maintes reprises, et Président du Conseil.

            Le blog publiera ultérieurement une courte chronique sur le livre de souvenirs que Mme Bidault a publié, concernant l’Algérie et l’outre-mer, une sorte d’état des lieux de la « culture coloniale » de son époque.

            Le deuxième commentaire portera sur le sujet lui-même. Beaucoup de commentateurs ont glosé sur un thème qui incitait au propos de gaudriole, mais « ces mariages à la mode du pays », selon leur appellation consacrée, correspondaient à la fois à un état de fait difficilement évitable, c’est la justification proposée par Charbonnel, à une situation des mœurs très différente de celles des pays européens, mais tout autant, et pour la première période de l’histoire coloniale, à la nécessité des officiers ou des administrateurs coloniaux de trouver des « truchements » au sein d’une société qui leur était complètement étrangère.

            Aucune entreprise de colonisation n’aurait eu de chances de durer, sans trouver au sein de la société « indigène » des intermédiaires, les « middlemen » à l’anglaise, négociants, puis interprètes et lettrés, et évidemment ces épouses temporaires qui acquéraient souvent un vrai pouvoir.

            D’une façon plus générale, et sur le plan de l’histoire coloniale française, je serais tenté de dire que très souvent, les chefs « apparents » n’étaient pas ceux qui exerçaient « réellement » le pouvoir…

            Et que certaines de ces unions temporaires furent aussi de belles histoires d’amour, telle que celle par exemple de Nebout, en Côte d’Ivoire.

 Jean Pierre Renaud

Post scriptum : Albert Londres, dans le livre « Terre d’ébène » publié en 1929, a consacré un certain nombre de pages au même sujet.

Gallieni et Lyautey, ces inconnus! A Madagascar: la vie mondaine d’une société coloniale réduite à sa plus simple expression

Gallieni et Lyautey, ces inconnus !

Eclats de vie coloniale

Morceaux choisis

A Madagascar, avec Lyautey et le colonel Charbonnel

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La vie mondaine d’une société coloniale réduite à sa plus simple expression

      Un cadrage démographique utile et nécessaire

      En 1905, la population non malgache dont l’effectif avait augmenté après la conquête, comptait 16 500 personnes, dont 7 800 Français pour un peu plus de moitié réunionnais), 1 900 étrangers (dont 1 000 Mauriciens), 2 800 Indiens, 450 Chinois, 67 Arabes et 3 500 Africains.

      Ces seuls chiffres situent les enjeux d’une vie mondaine réduite à sa plus simple expression, d’autant plus que la population française était concentrée dans la capitale, et donnent une image plutôt très réduite de la société coloniale de l’époque.

            Le 2 janvier 1901, le colonel Lyautey est à Fianarantsoa, siège de son commandement supérieur du sud de Madagascar. Il écrivait à sa sœur :

            « Ouf ! Après ces deux jours de corvée.

En voici le détail :

         Le 31 décembre, au bal dix- neuf femmes, dix- sept françaises et deux indigènes, au moins quatre- vingt hommes. Je me tenais en grande tenue, entouré de mes officiers pour recevoir les invités… Tout était délicieusement orné d’une profusion de fleurs, de plantes. Un entrain étonnant, avec un tenue parfaite, quelques jolies femmes et quelques toilettes très bien.

       A minuit, j’ai mené tous les invités au buffet et j’ai porté le toast de la nouvelle année. A une heure le cotillon a commencé, étonnant comme objets. Jusque- là, ma dignité m’avait retenu mais au cotillon, j’ai dansé sans arrêter. Clôture à quatre heures du matin par une bataille de fleurs et un souper.
            Le 1er janvier, à 7 h.30, j’étais debout

      A 8 heures à la messe

      A 8 heures 30, en grande tenue, sabre, croix, tout le tremblement pour les réceptions qui ont commencé par les missions catholiques, dix jésuites, six frères, cinq sœurs, et tous leurs élèves qui ont rempli le jardin. Allocution, grandes effusions, des Pères, musique des élèves et défilé. Ensuite les missions protestantes, françaises, norvégiennes, anglaises : même cérémonial.

     A 10 heures, le corps des officiers présenté par le colonel Vallet

    A 10h 30, les fonctionnaires présentés par M. Besson, puis la Chambre de Commerce, les colons, les hauts fonctionnaires indigènes et leurs femmes. Après le déjeuner, mes sous-officiers sont venus prendre la café.

     A 3 heures, les confréries catholiques

     A 2 heures 30, les affranchis, anciens esclaves libérés, chants chœurs, cadeaux.

     A 3 heures, les notables protestants indigènes

     A 3 heures 30 le corps des sous-officiers de la garnison. A 4 heures, je montais avec mes officiers pour aller rendre officiellement ma visite au gouverneur de la province et au commandant d’armes.

     Enfin, à 5 heures, je rentrais chez moi et je me mettais en veston sans plus rien vouloir entendre ni dire.

     Cela faisait près de vingt-quatre heures sans interruption sur les jambes d’amabilités, de frais, d’allocutions. Ouf ! » (LSM/p, 52)

Commentaire : 

–       Le nombre d’Européens était très faible, et la Chambre de Commerce d’une importance minime.

–       Cette description montre bien l’omniprésence des missions à Fianarantsoa

–       Le public  de la réception n’atteste pas de la ségrégation qui existait à la même époque dans les colonies britanniques.

      A l’exemple de son « maître », le général Gallieni, le colonel Lyautey était toujours en mouvement, à la fois comme chef des opérations de pacification militaire et de pacification civile, c’est-à-dire de la mise en place d’une administration moderne, de la création de routes ou d’écoles, tout en contrôlant la mise en application des instructions données à ses subordonnés.

    Le 2 juillet 1901, il est à Fort Dauphin où il réunit la Chambre consultative, une institution tout nouvelle de représentation économique, mais dont l’assiette était alors tout à fait limitée.

    A ma sœur,

    4 juillet 1901, à Fort Dauphin,

     « …Le soir je donne un bal à la Résidence ; Charbonnel, Alglave, Grandidier, ont déménagé la maison qu’on arrive à bien orner. Conversat tient le buffet ; beaucoup de fleurs, l’éclatant bougainvillier domine ; on sort les dolmans, les bottines vernies et les gants blancs. Tout cela pour neuf dames, début froid, puis entrain croissant jusqu’à 2 heures du matin. C’est la première fois qu’on danse à Fort Dauphin. Le piano a été emprunté à la mission. … »

    5 juillet, Lyautey récidivait :

   «  Les contrastes continuent. Hier soir j’ai donné un bal. Buffets, souper, lanternes vénitiennes ; on a dansé jusqu’à 2 heures du matin. Bottines vernies, dolmans de grande tenue, gants blancs : sommes-nous bien les mêmes qui, il y a huit jours, en loques, gymnastiquions dans les rochers, attentifs aux embuscades et aux coups de sagaie ? Charme de cette vie ! Il faut, en Europe, évoquer les temps de Cyrano ou l’épopée impériale, pour retrouver cette combinaison constante du danger et de la fête, ce voisinage si proche de l’effort le plus rude et de la vie la plus policée.

    Je vous quitte pour aller faire un tennis avec de charmantes Fort-Dauphinoises. » (LSM/p131)

     Le 21 juillet, le général Gallieni arrivait à Tuléar sur un bateau de guerre, « l’Infernet », un beau croiseur de troisième classe, pour une des nombreuses inspections périodiques qu’il effectuait par la mer, tout autour de l’île.

      1er, 2, 3, 4, 5, et 6 août

      « Séjour du Général à Tuléar.

      Coup de feu, nuit de travail, secrétaires sur les dents. Toujours lui avec son activité électrisante. Re-Chambre consultative, la plupart des choses accordées, crédits ouverts.

Vin d’honneur, bal, dix dames. » (LSM/p,168)

    Bref commentaire : en dehors du travail, le bal traditionnel, mais avec un choix tout à fait réduit de danseuses.

     Il est évident que la vie mondaine des garnisons de cette époque était tout à fait limitée, de rares colons et commerçants, et avant tout des officiers et sous-officiers : une société coloniale lilliputienne.

    Est-il d’ailleurs possible de parler véritablement de vie mondaine et de société coloniale ?

Jean Pierre Renaud

Avertissement à mes lecteurs :

     Je publierai sur ce blog, avant le 14 juillet, une contribution des morceaux choisis de la série « Gallieni et Lyautey, ces inconnus », consacrée à la société coloniale féminine et en septembre, une dernière contribution consacrée aux relations métropole et colonies.